Benoît Petit

 

Daewoo de François Bon

François Bon est un univers à lui seul : écrivain, éditeur, traducteur, professeur d’écriture, vidéaste et pionnier de la diffusion de la littérature sur le Web via son site « Le Tiers Livre ». https://tierslivre.net/ dont je recommande la visite.

Il a été invité à l’Université d’Aarhus en 2017 dans le cadre du séminaire « Quelles formalisations pour les écritures du réél ? ».

Daewoo, dont il est question ici, a été publié en 2004 et constitue une bonne porte d’entrée pour celles et ceux qui n’auraient encore rien lu de François Bon.

Écrit peu après les fermetures des trois usines lorraines de la marque coréenne en 2002 et 2003, Daewoo est là pour « refuser l’effacement », raconter l’histoire d’un groupe et de ses luttes, les histoires de ces ouvrières et ouvriers renvoyé-e-s vers une cellule de reclassement. Raconter la vie de celles et ceux qui ont perdu, la tête haute.

 

Un droit de réponse

« Roman ». C’est le sous-titre de Daewoo, un livre qui peut dérouter par sa forme plurielle tenant du récit, de l’entretien, du théâtre et du compte-rendu méticuleux (les chiffres, les dates, la toponymie). C’est à poser un cadre, expliquer sa démarche que s’attache d’abord François Bon dans le premier chapitre du livre: « le territoire arpenté, les visages et les voix, les produire est ce roman ».

C’est un projet d’écriture dramatique qu’il mène avec le centre dramatique national de Nancy qui amènera François Bon à visiter la région, à rencontrer des ouvrières et, l’affaire allant, à écrire Daewoo.

Le lieu : la vallée de la Fensch et ses villes parcourues. Les trois villes aux usines Daewoo : Fameck (téléviseurs), Mont-Saint-Martin (tubes cathodiques), Villers-la-Montagne (fours à micro-ondes). Puis, d’autres villes, au gré des rendez-vous avec des témoins. Uckange, Gandrange, Hayange, et encore Amnéville, Longwy, Lunéville.

Les femmes : toutes les rencontres qui évoquent les joies, la solidarité, le groupe, les chefs, la pression, la galère pour retrouver du travail quand plusieurs centaines se retrouvent du jour au lendemain sans boulot. Parmi elles, une figure se détache en particulier : Sylvia, la révoltée, qui traverse le livre comme une ombre pesant encore sur l’histoire de ces fermetures. C’est comme si, à travers tous les témoignages de ses copines, elle continuait malgré tout de réclamer justice pour elle-même et surtout pour le groupe, pour « les Daewoos ».

 

Des échos

Le livre s’ouvre par une citation de Rabelais placée en exergue qui nous rappelle (c’est une bonne partie du roman, d’ailleurs : on écoute les ouvrières) que la littérature donne avant tout la parole aux puissants, à ceux d’en haut. On se souviendra au passage que le site de François Bon s’appelle Le Tiers Livre : encore Rabelais.

En cours de lecture, c’est une scène violente de Germinal qui vient cette fois s’imposer comme référence quand les actrices de la pièce évoquent la séquestration du responsable de l’usine (l’émasculation de l’épicier qui, dans le roman de Zola, profite du manque d’argent pour se faire payer sa marchandise en échange de faveurs sexuelles). La région elle-même amène François Bon à évoquer un livre plus ancien, Paysage fer (2000). Ce petit livre décrit les voyages Paris-Nancy (et retour) que François Bon avait régulièrement effectués en train à une époque : attention, déjà, aux détails des bâtiments, des activités, au sentiment d’abandon, de déclin, choses qui marquent à la lecture de Daewoo, tant les personnes rencontrées dépendent de ce qui les entourent. Donner la parole, la mettre au centre du livre, la démarche m’a rappelé un autre livre de François Bon, C’était toute une vie (1995).

Dans une actualité plus récente, Daewoo n’est pas sans rappeler un autre roman « lorrain », Leurs enfants après eux[1], de Nicolas Mathieu, qui a collectionné les prix littéraires en 2018 (dont le fameux prix Goncourt). L’histoire de quatre étés dans les années 90, quelque part dans l’Est désindustrialisé. Anthony a quatorze ans en 1992, et à travers quatre de ses étés, c’est tout un quotidien d’adolescent qu’on voit sur fond de recul de l’industrie dans la région. À noter, par ailleurs, que pour les amateurs d’enquêtes sociologiques, est paru en octobre 2019 un livre de Benoît Coquard Ceux qui restent[2] qui donne la parole à ceux qui sont l’objet de son étude : les jeunes ruraux de la région Grand-Est. Si géographiquement il s’agit d’un univers plus vaste que l’ancien centre sidérurgique lorrain, il y a pourtant de quoi penser au livre de François Bon. Il s’agit délibérément d’une enquête consacré à des « campagnes en déclin » en cela qu’elles font partie de celles qui, en France, ne voient pas un nombre croissant de nouveaux arrivants. Une bonne façon de réfléchir sur la question et de faire pièce aux clichés sur les campagnards, tous xénophobes et plantés devant leur télévision.

En donnant la parole aux Daewoos, en les enregistrant, les transcrivant, François Bon était en 2003 déjà l’un de ceux qui écoutaient ceux que la littérature n’a pas entendus ou seulement pour les caricaturer (en bonne comme en mauvaise part). Depuis le succès d’En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis[3], les classes populaires (rurales, mais pas que) sont plus visibles dans la littérature qui n’a rien à perdre à refléter la réalité.

 

 

[1] Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018.

[2] Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, 2019.

[3] Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014.

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