Syrine Jemour

 

L’Amas ardent de Yamen Manai 

La révolution tunisienne n’a pas seulement libéré un peuple du joug de la dictature politique, elle a aussi contribué à l’essor de la production littéraire et à l’émergence de nouvelles plumes. Parmi ces jeunes talents, Yamen Manaï (écrivain tunisien basé à Paris) se distingue par son écriture à la fois joyeuse et grave, inspirée des grands conteurs universels. Entre 2010 et 2017, Yamen Manaï publie trois romans. La Marche de l’incertitude en 2010, Prix Comar d’or en Tunisie[1] et La Sérénade d’Ibrahim Santos qui a obtenu le Prix Alain-Fournier en 2011. En 2017, son roman L’Amas ardent obtient le Prix des cinq continents de la francophonie.

L’Amas ardent, c’est l’histoire d’un apiculteur nommé Don, retiré du monde avec ses abeilles sur une colline non loin du village imaginaire de Nawa. Avec ses butineuses, il mène une vie paisible jusqu’au jour où il découvre ses ruches saccagées et ses « filles » massacrées par milliers. Cette attaque coïncide avec une autre menace qui plane sur le village. Nawa se trouve dans un pays qui vient de se libérer du joug d’un despote qui avait mis le pays à genoux pendant des décennies. Mais la vacuité du paysage politique auquel a mené cette libération a créé un terrain propice pour le « parti de Dieu », manipulé à distance par le prince héritier du royaume du Qafar, visant à planter ses racines empoisonnées et injecter son venin idéologique dans une société naïve et désarmée.

L’on ne doit pourtant pas se méprendre sur la légèreté de l’écriture qui n’est qu’une manière détournée de traiter de l’actualité. Disciple de Voltaire et de Cervantès, Yamen Manaï maîtrise l’art de traiter de sujets graves à travers un récit fabuleux riche en humour et en émotion.

 

Un conte philosophique : Récit et personnages de l’univers du conte

Par ses accents fabuleux, le roman n’est pas sans nous rappeler des contes voltairiens tels que Candide ou l’Optimisme et Zadig ou la Destinée. Son ironie, ses intentions satiriques, ses personnages stéréotypés par des traits grossis ainsi que ses allégories, tout cela fait du roman une fable des temps modernes suivant un schéma actanciel typique avec des adjuvants et des opposants. Mais c’est surtout le personnage principal qui inscrit le roman dans la lignée du conte populaire. Le nom de ce dernier, « Don », fait directement référence au personnage de Don Quichotte et le protagoniste combine à la fois les traits d’un Candide et d’un Don Quichotte.

Comme ces derniers, le Don poursuit une quête, celle de trouver une solution au mal qui ravage ses ruches (mal que je ne nommerai pas, au risque d’en trop divulguer). Lui et ses compagnons de route multiplient les voyages en quête de savoir et finissent par découvrir que le mal qui ravage les ruches se trouve aussi être à l’origine du mal qui ronge le pays. Le Don est un personnage naïf et plein de bonté, il vit en harmonie avec la nature et les animaux, s’adressant à eux comme il s’adresserait à des humains. Son compagnon fidèle, c’est Staka son vieux baudet, dont l’intimité du rapport n’est pas sans nous rappeler la relation qu’entretient Don Quichotte avec son cheval Rossinante. En outre, comme le conte et la fable, le roman se dote d’une visée didactique. Docere et placere, instruire et plaire disaient les anciens, et l’écriture de Yamen Manaï se plie à ce principe en vulgarisant pour le lecteur des sujets complexes tels que l’univers des abeilles ou l’histoire de l’émergence géopolitique du Qatar.

 

Un conte politique et écologiste

L’Amas ardent fait écho au passé récent de la Tunisie et aux difficultés que ce petit pays d’Afrique du Nord rencontre depuis sa révolution en 2011. Tout dans l’intrigue est similaire au vécu de la société tunisienne : la fuite d’un président totalitaire à la suite du déclenchement de révoltes populaires, la fin d’un régime politique liberticide et le retour des partis religieux dans le paysage politique.

Le roman retrace les conditions de la montée de l’extrémisme en Tunisie : une population en difficulté, le chômage de la jeunesse à l’avenir incertain et la pauvreté qui touche la majorité des couches sociales. Mais le récit pourrait également se passer ailleurs car il fait plus particulièrement référence aux crises politiques et aux explosions sociales auxquelles est confronté le monde entier. C’est là que réside la force de l’allégorie de L’Amas ardent, c’est qu’elle permet de donner au récit des accents universels. Il n’y est pas seulement question des déviations idéologiques et de l’instrumentalisation de la religion dans la Tunisie post-révolution, c’est le fonctionnement du monde tout entier qui y est décrit à une échelle microscopique. Finalement, le contexte local n’est que secondaire lorsque l’on comprend que ce qui est dénoncé, ce sont les régimes dictatoriaux comme il peut y en avoir en Afrique ou en Amérique. Les crises sociales menant à une facile manipulation des plus faibles par le fait religieux pourrait tout autant s’appliquer à ce qui se passe en France.

Yamen Manaï pose un regard de romancier sur le monde, il ne le retranscrit pas tel quel ; il observe la réalité et la transforme grâce à la puissance de l’imaginaire et de l’allégorie. Ce que découvre l’apiculteur dans le roman, c’est que le danger qui menace sa société d’abeilles est de la même engeance que celui qui menace la société humaine : une plaie qui vient de loin, une menace exogène à l’écosystème tunisien et qui ne trouve ses origines ni dans l’histoire, ni dans la culture de ce dernier. Comme les abeilles du Don, la société tunisienne s’est trouvée gangrénée par une menace qui lui est inconnue et contre laquelle elle ne sait encore se défendre, le fondamentalisme wahhabite venu du Moyen-Orient. Et la société humaine doit s’inspirer de la défense développée par les abeilles pour lutter contre le mal intrusif qui la détruit. La société des abeilles est une utopie pour l’Homme, les abeilles vivent en harmonie et malgré leur fragilité, elles arrivent à lutter contre les menaces extérieures, aussi grandes soient-elles, par la coopération et la solidarité. Le monde animal a le don de développer des mécanismes de défense et de coopération qui font défaut aux humains.

D’ailleurs, le message primordial pour l’auteur, c’est probablement le message écologiste, critiquant par cette fable l’indifférence des gens face à la catastrophe de la destruction de la nature qui mettrait à l’épreuve l’espèce humaine. Les hommes se disputent et s’entretuent pour des questions politiques et religieuses alors que la planète est en péril. La disparition des abeilles est un danger qui menace toute vie sur terre. L’enjeu primordial de L’Amas ardent, c’est de prendre conscience de cela et de réunir toutes nos forces pour freiner la folie destructive des Hommes et de la planète.

Une lecture légère et édifiante qui convient autant aux jeunes qu’aux adultes et que je recommande vivement.

 

L’Amas ardent, Éditions Elyzad, 2017. Édition en poche : J’ai lu, 2019.

[1] Le Prix Comar est la plus grande distinction littéraire en Tunisie. Il est attribué chaque année et distingue plusieurs catégories.