Anna Meroni, MA, Université d’Aarhus

La notion de littérature migrante est le produit des écrivains issus de la migration, des gens qui ont effectivement vécu le passage et l’intégration dans un autre pays, ou qui sont nés des parents immigrés. Dans son œuvre Translating Pain, Madeleine Hron a consacré une partie au genre de la littérature migrante et les mythes qui la caractérisent, comme le mythe du succès (19). Dans ce genre littéraire il faut d’abord un héros/héroïne, caractérisé par sa différence ethnique. Puis il faut toujours un voyage, soit physique, donc d’un pays à l’autre, mais aussi un voyage éducatif, dans lequel le héros/héroïne change et apprenne des éléments d’une autre culture. Enfin, le héros/héroïne doit toujours faire face à des preuves, surmonter des obstacles, caractérisés par les barrières culturelles (15). En outre, certains émigrés croient que le nouveau pays sera meilleur que le pays d’origine parce qu’ils sont à la recherche d’une utopie. Le mythe de l’Occident et le mythe du succès sont étroitement liés dans l’imaginaire des immigrés qui croient pouvoir faire fortune uniquement grâce au travail et au mérite, même s’ils ne partent de rien.

Fatou Diome est une grande voix de la littérature migrante francophone. Elle est née à Niodior, une île du Sénégal. À l’âge de 22 ans, elle quitte son pays d’origine et s’installe en France. Elle se retrouve en difficulté économique et est obligée de travailler comme femme de ménage pour payer ses études. Cette situation précaire a énormément influencé son écriture, où elle dénonce la condition d’immigré à laquelle elle a été abandonnée. Aujourd’hui, elle est l’une des écrivaines franco-africaines les plus célèbres.

Le but du présent travail est de faire une analyse des deux romans de Fatou Diome : La Préférence Nationale et Le Ventre de l’Atlantique, en montrant la contradiction des idées sur l’immigration de l’auteure. Elle démystifie l’Occident, qui est souvent représenté et imaginé comme une sorte d’utopie, où tous les émigrés peuvent réussir à construire un nouvel avenir grâce au travail. À travers son récit réaliste et mordant, l’auteure expose les réalités de l’immigration qui se cachent derrière les rêves de tous les émigrés, les difficultés et les épreuves qu’ils doivent surmonter. Le racisme comme héritage de la colonisation, théorisé par Frantz Fanon dans son œuvre Peau Noir, masques blancs (que j’utilise dans mon analyse), les humiliations, la situation économique précaire, les conditions déplorables dans lesquelles les immigrés vivent en Europe, tous ces thèmes sont abordés par l’auteure, afin que l’immigration ne soit plus perçue comme la solution à tous les problèmes de la misère. En outre, en analysant le concept d’intersectionnalité, on arrive à comprendre l’identité fragmentaire et mélangée des personnages principaux ainsi que de l’auteure elle-même. L’intersectionnalité s’intéresse aux liens entre les catégories qui composent notre identité et la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société à cause de certaines de ces catégories dont ils font partie.

La Préférence Nationale : racisme et préjugés

La France a été un pays qui a pratiqué pendant plus de deux siècles la traite négrière, qui a mené des guerres de conquête coloniale sanglantes et brutales. Toute discussion sur race et racisme en France doit prendre en compte la relation entre égalité et hiérarchie raciale, politique, culture et domination raciale. Pour Frantz Fanon, comme il avait explicité dans son œuvre Peau Noir, masques blancs, l’émancipation se faisait par la conquête de la liberté, une conquête âpre et violente. Si la liberté était donnée, il n’y aurait pas émancipation. Dans cette optique, il écrit que « Le Nègre n’a pas soutenu la lutte pour la liberté… Le bouleversement a atteint le Noir de l’extérieur. Le Noir a été agi » (90). Le noir était donc resté noir, il n’était pas devenu « homme ». Par conséquence, l’identité raciale était restée une prison pour le Nègre français. Cette fermeture dans une hiérarchie raciale, et sociale, est décrite dans les livres de Fatou Diome, où elle dénonce cette hiérarchie, surtout dans le marché du travail.

Son premier livre, La Préférence Nationale, publié en 2001, est un recueil de nouvelles, dans lequel elle montre les humiliations et les préjugés que les immigrés doivent affronter en Europe. Elle écrit avec un style mordant et ironique, qui est déjà présent dans le titre du livre. En effet, le titre a une connotation politique puisqu’il est une référence au Front National. Elle critique avec ironie la politique de ce parti et introduit ainsi un miroir de thèmes. Le livre se place ainsi entre le champ de la culture, pour sa structure de recueil de nouvelles, et le champ de la politique, puisque l’auteure attaque la politique française. Le recueil présente ainsi une double provocation : la provocation du titre et le fait que c’est une femme africaine noire qui utilise ce titre.

Les nouvelles ont toutes comme protagoniste une jeune africaine, mais l’auteure ne spécifie jamais s’il s’agit de la même fille dans toutes les histoires. C’est en partant du point de vue de cette immigrée, jamais assez intégrée, que l’auteure analyse, avec humour, cette confrontation humaine et culturelle, à travers un triple voyage, d’abord géographique, puis social et mental. Les deux premières nouvelles se déroulent au Sénégal, les autres en France. Chaque histoire représente une nouvelle étape de la vie de la jeune protagoniste, un personnage qui fait fortement penser à l’auteure. Dans les deux premières histoires, elle dépeint la société africaine, d’abord à travers une petite fille qui sympathise avec une mendiante, afin de gagner de l’argent, puis, dans Mariage volé, à travers une jeune étudiante qui tombe amoureuse de son surveillant. L’amour est réciproque, mais la jeune femme se marie, cinq ans plus tard, avec un autre homme qui semble être un Occidental. L’auteure, comme elle l’avait elle-même expliqué dans un entretien, montre que certaines fois, on n’épouse pas la personne qu’on aurait voulue, car les choix des femmes sont souvent alimentés par des raisons sociales.

Dans les autres nouvelles, elle dépeint la société française et ses préjugés vers les immigrés. À travers les expériences de la narratrice sur le marché du travail, une image troublante se dégage de l’image qu’ont les Français de l’Afrique. Dans Le visage de l’emploi, la jeune protagoniste est embauchée comme « nounou africaine » chez la famille Dupont, qui la traite comme inférieure et ignorante en se basant sur la couleur de sa peau. En outre, la jeune africaine est appelée avec le pronom ‘ça’, donc réduite à n’importe quel objet : « Je n’étais pas moi avec mon prénom, ni madame, ni mademoiselle, mais ça. J’étais donc ça et même pas l’autre. » (PN 67) L’identité de l’autre est extrêmement simplifiée et lui nie ainsi sa valeur humaine. Mais, à la fin, quand ils apprennent qu’elle est cultivée à la suite d’une remarque de la narratrice, le préjugé que la famille Dupont avait vers leur « nounou africaine » tourne, ils commencent à la respecter et Mme Dupont ne lui parle plus en « petit-nègre » (77). Toutefois, la prise de conscience de l’identité et de l’éducation de la narratrice ne sont pas toujours des garanties pour se rapprocher d’elle.

La nouvelle Cunégonde à la bibliothèque montre également le racisme auquel la protagoniste doit se confronter lorsqu’elle travaille comme femme de ménage chez les Dupires. Ils l’appellent ‘Cunégonde’, en croyant qu’elle ne comprend pas cette allusion au personnage de Voltaire. Encore un fois, la famille française croit qu’être africain est synonyme d’ignorance et de soumission. Toutefois, quand ils apprennent que la fille qu’ils appelaient ‘Cunégonde’ est étudiante et comprend très bien cette allusion, ils ne la contactent plus pour faire le ménage.

Avec ces deux nouvelles, l’auteure montre que le préjugé peut changer, tandis que le racisme reste le même, puisqu’il est plus ancré dans la mentalité des gens.

Dans la nouvelle La Préférence Nationale, qui donne son nom au livre, l’auteure décrit le racisme de cette catégorie des français « de souche », peu cultivés, mais qui voient les immigrés comme inférieurs. L’auteure prend comme exemple un boulanger alsacien qui ne parle pas correctement français, mais qui, toutefois, refuse d’emboucher la narratrice pour la couleur de sa peau « Je croyais que tous les Français parlaient le français au moins aussi bien que ceux qu’ils avaient colonisés. Et voilà que j’étais linguistiquement plus française qu’un compatriote de Victor Hugo » (86-87). En outre, la jeune étudiante explique à ses amis français que l’attitude en France rend la recherche de travail difficile et humiliante « mes diplômes sont certes français mais mon cerveau n’est pas reconnu comme tel » (85), mais ils ne la croient pas. En somme, elle n’arrive pas à leur expliquer la réalité, il faut l’avoir vécue pour la comprendre. Comme le souligne Fanon dans le troisième chapitre de Peau noire, masques blancs intitulé « L’homme de couleur et la Blanche » (Fanon, 1971), même en devenant Européens les immigrés restent avant tout noirs, l’identité raciale étant une prison pour le Nègre français. L’idée de la négritude devient ici une source inexorable de racisme.

Enfin, dans sa dernière nouvelle Le dîner du Professeur, l’auteure décrit un moment sexuel entre le professeur Milosevic et la narratrice. La jeune fille est physiquement présente, mais elle est mentalement autre part et regarde la pièce où elle se trouve. Un livre capture son attention. Ce livre s’appelle Le sexe et l’effroi et il y a l’image d’une femme avec un regard terrible. La narratrice a ainsi un obstacle à surmonter : ne plus avoir des relations sexuelles qui ne sont pas désirées : « […] et je rêvais qu’un jour un homme me ferait jouir, même sans dîner de traiteur, juste en me disant je t’aime. […] L’horreur, ce n’est pas Le sexe et l’effroi, mais le sexe froid. » (123) Donc, comme avait expliqué l’auteure dans une interview, la petite noire devient seulement un objet sexuel, vu qu’on ne l’aime pas suffisamment pour pouvoir l’assumer comme épouse. Ce racisme latent interdit à ce professeur d’aimer l’Autre et de lui donner le respect qu’on doit à une femme.

Ces nouvelles mettent en évidence les préjugés auxquels les immigrés sont confrontés. Être « Noir » est une expérience vécue, comme le montre le titre d’un des chapitres de Peau noire, masques blancs. La « race » n’est pas une simple aberration à combattre sur le plan rationnel, elle « habite » et organise la vie sociale. Le « Noir » est défini par des discours qui le précèdent et qui l’excèdent. « Aucune chance ne m’est permise. Je suis déterminé de l’extérieur » analyse Fanon.

La Démystification de l’Occident dans Le Ventre de l’Atlantique

Le roman Le ventre de l’Atlantique est beaucoup plus mesuré par rapport au premier livre de Fatou Diome. Il a été publié en 2003 et raconte l’histoire de Salie, une jeune Sénégalaise qui vit en France et de son frère, Madické, qui rêve de la rejoindre et qui voit la France comme une sorte d’Eldorado où réussissent les footballeurs sénégalais. Même si le titre n’a pas une connotation politique comme c’est le cas pour La Préférence Nationale, il est chargé d’une autre signification importante. Il est nommé plusieurs fois dans le roman et prend de plus en plus sens. L’auteure humanise l’Atlantique, en lui donnant un ventre, et l’île de Niodior est souvent représentée comme « une gencive ». Dans ce regard, les émotions et les soucis sont souvent reliés au ventre. Beaucoup de migrants éprouvent des sentiments d’insécurité et d’espoir. L’Atlantique est ainsi décrit comme dévoreur d’hommes, donc au début le titre a une signification négative, vu qu’il symbolise la peine, la douleur et la morte. En outre, les immigrés traversent souvent l’océan Atlantique dans des conditions pénibles et ils sont mal nourris. Cette sensation de faim pourrait également être associée au ventre. Toutefois, la signification de l’océan est bipolaire : la traversée de cet océan fait remonter à la surface des souvenirs douloureux mais, à la fin du récit, l’auteure donne une image positive liée à l’Atlantique, une image de liberté : « Partir, vivre libre et mourir, comme une algue de l’Atlantique » (296). La prise de position de Diome sur l’immigration se manifeste sous plusieurs formes dans Le Ventre de l’Atlantique. Dans le texte, cette double position est liée au titre, où il y a une ambiguïté par rapport à la métaphore de l’océan qui est fortement liée à l’immigration, soit d’une manière positive, soit d’une manière tragique.

L’île de Niodior est encore fortement marquée par la colonisation, puisque la France reste dans l’esprit des insulaires un paradis où l’on est sûr de trouver la réussite matérielle. Le livre brosse ainsi le portrait de nombreux personnages originaires de l’île sénégalaise de Niodior, où se dessine une image d’ensemble de la relation entre la France et cette petite île perdue au milieu de l’Atlantique, loin des côtes. C’est ainsi qu’en essayant de fuir les dures réalités africaines, les sujets africains vont à la quête d’une gloire légendaire, représentée dans ce cas par le rêve de Madické de devenir un footballeur connu dans le monde entier. L’Occident représente ainsi le lieu où ils pensent trouver un mieux-être et l’œuvre de Fatou Diome décrit l’influence omniprésente de la France sur la jeunesse de Niodior. L’idée que les jeunes de l’île ont de la France est très médiatisée. Devant la télévision, la misère de l’Afrique s’oppose à la richesse de l’Occident grâce à de simples images de publicité. En outre, le football représente le passeport pour la France, vu qu’il y a des sélectionneurs qui recrutent leurs jeunes joueurs des pays africains. Cette conception de la France et du mythe du succès sont renforcés par un ancien immigré sénégalais de retour au pays, appelé Barbès, le seul à avoir une télévision qui fonctionne. Il exagère ses histoires de la France en donnant une idée grandiose du luxe et en parlant d’églises et de cimetières extraordinaires comme le Panthéon et l’église Notre-Dame, même si son expérience d’émigré a été en réalité très dure, marquée par le travail mal rémunéré et les préjugés racistes.

Fanon montre déjà dans l’introduction de Peau noire, masques blancs que l’exploitation économique menée par les colonisateurs européens est l’une des causes du sentiment d’infériorité qu’éprouvent les populations colonisées (Fanon, 1971). Comme Fatou Diome le remarque dans le roman : « Après la colonisation historiquement reconnue, règne maintenant une sorte de colonisation mentale : les jeunes joueurs vénéraient et vénèrent encore la France. À leurs yeux, tout ce qui est enviable vient de France. Tenez, par exemple, la seule télévision qui leur permet de voir les matchs, elle vient de France. Son propriétaire, devenu un notable, a vécu en France. L’instituteur, très savant, a fait une partie de ses études en France. Tous ceux qui occupent des postes importants au pays ont étudié en France. » (60) Tout au long du roman, Salie essaie de convaincre Madické que la vie n’est pas forcément meilleure en France, surtout si l’on n’a pas étudié en Europe : « En Europe, mes frères, vous êtes d’abord noirs, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça, ce n’est pas écrit dans la Constitution, mais certains le lisent sur votre peau » (202).

C’est seulement à la fin du livre que Madické décide de rester à Niodior et qu’il n’éprouve plus le besoin de partir, mais qu’il veut, en revanche, découvrir son propre pays. L’auteure montre ainsi que l’exil en France n’est pas la seule solution. Selon Frantz Fanon, les Noirs rêvent de devenir blancs à la suite de la colonisation, mais dans le dernier chapitre de Peau noire, masques blancs, il conclut que c’est seulement lorsque les Noirs arrêteront de se définir par rapport aux Blancs, qu’ils pourront enfin devenir libres (Fanon, 1971). À la fin du livre, après que Salie a convaincu son frère de rester à Niodior, l’auteure donne une image de liberté, peut-être liée au détachement du mythe de l’Occident.

Intersectionnalité et identité dans les deux œuvres de Fatou Diome

D’après Oxford Dictionaries, l’Intersectionnalité est la nature interconnectée des catégorisations sociales, comme la race, la classe et le genre, qui s’applique à certains individus ou à certains groupes, qui peut générer des systèmes interconnectés de discrimination et de désavantage. Donc, l’intersectionnalité désigne le fait que toutes les identités que l’on possède nous associent à différents groupes (noires, femmes, immigrés, sénégalaises, étudiantes, etc.) En outre, toutes ces catégories peuvent avoir un certain degré de discrimination, vu qu’une femme peut être discriminée en tant que telle, mais aussi en tant que femme noire ou immigrée. D’ailleurs, la théorie de l’intersectionnalité : « réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, race, ethnicité, âge, handicap et orientation sexuelle. L’approche intersectionnelle va au-delà d’une simple reconnaissance de la multiplicité des systèmes d’oppression opérant à partir de ces catégories et postule leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales » (Sirma Bilge 71). La théorie de l’intersectionnalité s’intéresse ainsi au mélange qui forme notre identité et qui concerne chaque personne, vu que nous sommes tous un mélange de différentes catégories. Dans cette optique, on peut dire que toutes les sociétés sont asymétriques. Fatou Diome utilise cette asymétrie dans ses romans. Les deux personnages féminins de ses deux livres ont une identité fragmentée, dans laquelle s’intersectionnent plusieurs éléments. La narratrice de La Préférence Nationale a une identité visible, représentée par la couleur de sa peau, et une identité invisible, cachée. L’identité cachée est beaucoup plus complexe, puisqu’elle peut changer par rapport au contexte. La narratrice cache le fait qu’elle est une femme cultivée, une étudiante, lorsqu’elle travaille comme femme de ménage ou comme nounou, mais elle montre par la suite ces caractéristiques en faisant des références à la littérature française.

Dans le livre Le ventre de l’Atlantique, l’identité de Salie est aussi très complexe. Elle est femme, écrivaine, noire, africaine, mais elle ne comprendra jamais la mentalité des femmes de l’île de Niodior où elle est née. Dans le livre, l’auteure décrit l’image d’une communauté dans laquelle les femmes ellesmêmes ont une conception très limitée du rôle féminin dans la société, qui contraste nettement avec la conception de Salie, qui pour cette raison, est vue comme une « outsider ». La femme mariée est conçue comme « outil », une productrice de bébés et si le mariage échoue, c’est certainement parce que l’épouse s’est révélée stérile. Toutefois, la plupart des femmes défend ces traditions et leur rôle de mères dans la communauté. D’ailleurs, elles sont les premières à critiquer la vie occidentalisée de Salie. Cette exclusion de la communauté l’avait ainsi obligée à chercher un autre moyen pour trouver sa place dans le monde. Pour elle, l’éducation et l’écriture sont les clés de sa liberté. Salie est comme un alter-ego de Fatou Diome, vu qu’elle aussi quitte son pays et s’installe en France, où elle est abandonnée à une condition misérable. Puis elle commence à gagner sa fortune à travers l’écriture. Mais, si d’un côté Salie ne sera jamais bien intégrée dans la société française car elle porte « la négritude de Senghor sur [son] visage » (VA 249), de l’autre côté, lorsqu’elle retourne au Sénégal, elle se sent étrangère à son pays natal. Dans cette optique, une caractéristique propre aux migrants est l’identité fragmentée, une identité de « l’entre-deux ». L’entre-deux est une manière d’habiter la distance et la différence. On n’est pas loin du terme de Homi Bhabha qui considère le tiers espace, The Third Space, comme une possibilité de reconstruire son identité. Cet espace ne représente pas une transition temporaire, mais se modifie avec le sujet migrant, en créant une sorte d’hybridité. On peut donc dire que Salie habite l’entre-deux : « Chez moi ? Chez l’autre ? Etre hybride, l’Afrique et l’Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient » (VA 294). Pour elle, l’apprentissage du français a été très important et c’est l’écriture qui lui permet de donner un sens à sa double appartenance et de construire un lien privilégié avec la France : « Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent leur orgueil et se contentent de s’additionner : sur une page, pleine de l’alliage qu’elles m’ont légué » (210). En outre, une tendance particulière de la littérature migrante est qu’elle se prête à la critique sociale, pas seulement de son pays d’origine, mais aussi du pays où les migrants s’installent pour vivre, puisque l’écrivain migrant est souvent à la fois exclu de la société d’origine et étranger à la société d’accueil (Lebrun & Collès 20). Salie critique la société de Niodior, la condition des femmes dans cette société, la religion musulmane et la polygamie, mais en même temps, elle souligne les difficultés et le racisme dans le pays accueillant. Il y a donc une double critique adressée aux deux pays où elle a vécu mais qui n’entendent pas l’intégrer complétement comme citoyenne. L’auteure elle-même lance une critique double, à la France et à l’Afrique. Elle se bat contre le racisme et la fermeture en Europe, mais elle se bat aussi contre le sectarisme et le communautarisme en Afrique.

Conclusion

Fatou Diome est sans aucun doute une écrivaine engagée, vu qu’elle utilise son écriture comme arme, ou comme elle dit dans un interview, « un épée ». Elle affirme qu’il y a tellement de raisons pour se battre qu’une vie ne suffirait pas, surtout quand il s’agit des droits de l’hommes. À travers ces deux livres, elle dénonce le racisme, les préjugés liés aux immigrés et défend les droits de tous ceux qui, comme elle, ont vécu les difficultés de l’exil et qui portent sur leur peau le poids de l’héritage colonial.

Dans une Europe confrontée aux problèmes des migrants et la montée des partis d’extrême droite qui alimentent les discours xénophobes, Fatou Diome écrit afin que la voix des exilés soit écoutée. Dans ses deux livres, elle décrit les conséquences du déplacement, de deux manières différentes. Dans son premier recueil, La Préférence Nationale, elle critique ouvertement la société française et donne une image nostalgique de son pays natal, à travers l’histoire d’amitié et de solidarité entre la mendiante et la jeune narratrice. Étant son premier livre, la volonté de dénoncer la condition des migrants est encore plus forte, vu qu’elle ressent sur sa peau les difficultés et les humiliations de l’exil. Elle lance donc une provocation à une société injuste qui brise les rêves des exilés d’un avenir meilleur. Dans son roman, Le ventre de l’Atlantique, elle montre le point de vue d’une femme qui prend conscience de ces difficultés et qui prévient son demi-frère afin qu’il ne voie plus l’immigration comme l’unique solution. L’expérience exilique de Fatou Diome dans son roman peut être liée au mot « résilience ». Ce mot souligne la capacité d’un individu à faire face à une difficulté, un choc, un traumatisme de manière efficace et d’engendrer une meilleure capacité à réagir dans le futur à d’autres adversités. Elle a su apprivoiser la vie et ses obstacles et elle défend maintenant les droits de l’homme afin que les cultures apprennent à se respecter mutuellement.

 

Bibliographie

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Fanon, Frantz. 1971. Peau noire, masques blancs. Paris, Seuil.

Hron, Madelaine. Translating Pain: Immigrant Suffering in Literature and Culture. University of Toronto Press, 2009

Lebrun, M. et Collès, L. 2007. La littérature migrante dans l’espace francophone : Belgique – France – Québec – Suisse. Belgique, E.M.E. & InterCommunications, sprl.

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