Ronja Lasvill-Andersen, MA, Université d’Aarhus

Une analyse de la constitution et du rôle de la sphère esthétique dans “Une saison” de Sylvie Bocqui.

Dans ma recherche, je vais mettre à l’étude comment l’esthétique est représentée dans “Une saison” et les conséquences qui suivent cette représentation. Premièrement, je vais analyser comment la sphère esthétique se manifeste via la protagoniste. L’analyse sera basée sur le traitement de la perception de l’esthétique de Laurent Jenny et ses concepts de “stases” et “flux.” Par la suite, je vais préciser l’expression de l’esthétique comme elle se manifeste chez la protagoniste par rapport à la thèse de Merleau-Ponty concernant “la parole” et “la perception” où je vais rechercher la relation entre la langue et la sphère esthétique comme elle est exprimée dans le livre.

Consécutivement, je vais argumenter que l’expression esthétique du livre porte en soi une critique idéologique ; que l’expression esthétique est en grande majorité mélancolique et qu’elle s’associe avec des problématiques existentielles relatives à la modernité française. Je vais prendre ces trois analyses comme point de départ pour faire une réponse à la question des conséquences de l’expression de la sphère esthétique ; je vais proposer que la conséquence de la manifestation de la sphère esthétique est que la protagoniste n’est pas un portrait réel, mais plutôt un jeu avec les limites du concept de l’esthétique.

Analyse de l’expression esthétique exemplifiée par les concepts “stases” et “flux”

Les ”stases” et le ”flux” sont des concepts avec lesquels on conçoit le monde et qui impliquent deux temporalités diverses. Le ”flux” représente la temporalité de la vie quotidienne et les ”stases” représentent la temporalité des moments poétiques. Les deux concepts font partie d’une relation dialectique l’un, l’autre. Jenny écrit que l’art et la vie ne sont pas des termes d’opposition, mais qu’ils sont dans une relation d’interpénétration. La sphère de l’art porte en soi une possibilité des moments poétiques qui peuvent enrichir le train-train quotidien de la vie de tous les jours. Le moment poétique se définit par sa nature singulière, ça veut dire que les sens sont alertes, le moment se manifeste d’une manière claire et se diffère de la temporalité de la vie quotidienne. Jenny le décrit “[c]omme un instant unique, infiniment dilaté, mais parfaitement identifiable dans sa singularité et détaché par là même du flux des heures ordinaires.1

L’expérience d’un moment poétique n’est pas née spontanément, par contre, elle est créée grâce à la conception qui associe la langue avec l’histoire de l’art, la littérature, etc. Cela n’est pas un moment donné, mais un acte créateur qui intervient dans le monde. En l’exécutant, on refait le monde en soi-même. Comme ça, on dirait que l’incorporation de l’extérieur vers soi a un effet transcendant. Comme l’écrit Jenny : ”La nature des expériences esthétiques est de transcender les objets qui en sont les déclencheurs.2” Donc, on dirait que le mouvement des moments poétiques sublime le flux de tous les jours à un entité transcendant :

Toutes les tensions, les conflits irrésolus qui forgent une destinée apparaissent soudain résumés par un geste, une attitude où ils culminent et se figent s’éternisant.3

La constitution de la sphère esthétique montrée via la protagoniste et sa collection des parfums

La protagoniste n’a pas un nom, elle n’a pas d’envies, elle n’a pas de passé, elle n’a pas une relation avec l’autre. Sa relation est avec les objets, les impressions, les sentiments. Cette relation pénètre tout le livre. Par exemple, on le voit dans la personnalité et le comportement de la protagoniste et dans les images littéraires. La protagoniste n’a pas le contrôle sur elle-même. Elle reçoit l’ordre de comment elle doit se comporter, se présenter, se bouger. La seule chose qu’elle essaye de contrôler et qu’elle est capable de contrôler, c’est l’extérieur. En utilisant la langue, elle contrôle et absorbe le monde. Un exemple de cet geste de contrôle est sa manie de collectionner les parfums des clients. Elle essaie de capturer la fugacité et la sensualité, qui sont les qualités esthétiques des parfums, en notant dans son livre tous les noms des parfums et les impressions qu’ils lui donnent. La notation est pleine de mots d’impressions excitants qui jouent avec l’imagination : Rideau, rire, joues, fille nue, newlook, etc.4” Cette manière de capturer l’esthétique et de l’exprimer en nouveau, de le refaire, se lie avec ce que Jenny écrit concernant le procès des moments poétiques. On les crée en utilisant la langue, on arrange et réorganise le monde en jouant avec les temporalités et les sphères du réel :

Dans ce mouvement d’arrangement-dérangement (…) quelque chose s’est déplacé d’un monde à un autre, du réel à la représentation.5

La protagoniste et les autres personnages ; son mode de vie versus le mode de vie des autres

En analysant les temporalités dans lesquelles les personnages se trouvent, on peut faire un portrait de la protagoniste et on peut s’approcher d’une compréhension de son mode de vie esthétique. Les autres personnages du livre ne sont pas créateurs de moments poétiques, au contraire, ils représentent le flux de tous les jours. On peut le voir dans la rencontre entre la protagoniste et le chauffeur de taxi : ”Le moteur continue de tourner, tout va vite maintenant, il cherche la monnaie(…)tout va vite, il est déjà dehors(…)le moteur tourne toujours,(…)tout ira vraiment vite.6Un passage où la distinction entre le mode de vie des autres et de la protagoniste se manifeste est quand la protagoniste ferme une fenêtre : ”Le calme est revenu dans la chambre. Les gens, les vagues, les six voies de voitures, (…) tout, de l’autre côté du vitrage, est resté dans l’autre monde.7Sa temporalité et son mode de vie sont dans les ”stases”. Elle oscille entre les chambres, les narines dilatées, les yeux regardants, les mots dans sa tête, prête à absorber les impressions et à les refaire en elle.

Analyse de la sphère esthétique en utilisant la relation entre “la parole” et “la perception”

Je vais approfondir mon analyse de la protagoniste et son traitement de l’esthétique en utilisant la théorie de la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty. Merleau-Ponty ne trouve pas que la langue est un moyen pour exprimer ce qui est à l’extérieur de soi-même, ce n’est pas une ” fixation” du monde extérieur, c’est plutôt un outil avec lequel on pense, on vit, on existe :

”C’est donc que la parole ou les mots portent une première couche de signification qui leur est adhérente et qui donne la pensée comme style, comme valeur affective, comme mimique existentielle, plutôt que comme énoncé conceptuel.8” 

Merleau-Ponty regarde la langue comme un mouvement qui ouvre le sujet au monde extérieur, ça peut être dans le sens poétique et créateur comme on a vu dans l’analyse des moments poétiques, mais ça peut être aussi une ouverture vers “l’autre.” Parler, selon Merleau-Ponty, c’est risquer de se faire connaître, d’exister. Si on accepte que la parole soit mouvement, création et intention existentielle, on peut analyser plus profondément la protagoniste en recherchant l’utilisation de sa parole. La chose qui est très intéressante concernant la protagoniste est qu’elle utilise la langue non pas pour s’ouvrir à “l’autre” mais pour s’en distancier. Elle se distancie en créant et en élargissant son univers solipsiste. Elle a tant de mots, mais les mots sont réservés pour elle-même. Dans le livre, elle a seulement deux phrases contenant le discours direct et elles sont adressées aux objets et pas aux personnes. Alors, sa langue est une manière de s’ouvrir vers la sphère esthétique et pas vers la sphère éthique. On peut le montrer par le passage où elle se demande si elle devait dire quelque chose concernant son rang de titre de gouvernante, si elle devait se faire connaître, s’exprimer, devenir un sujet au lieu d’un objet. La considération se déroule après qu’elle a ignoré un homme qui s’est découvert devant elle :

Aurait-elle pu s’abstenir de demander à monsieur, en le regardant sans le voir, si monsieur avait besoin de quelque chose d’autre avant de lui souhaiter une bonne journée?9” et la réponse : ”Elle a su que son regard ne valait rien, ni ses mots pour dire les choses, ni elle.10

L’acte qui suit sa réflexion est presque hostile ; une révolte silencieuse contre l’injustice de la hiérarchie sociale. Si elle n’a pas une voix comme sujet, c’est mieux d’être un objet : ”[E]n elle, tout ravalé, son cri est hideux et invisible.11Le fait que la protagoniste crée un monde esthétique que personne ne peut partager, peut être illustré avec le passage où une femme lui adresse en lui donnant son parfum une note qui dit; ”Puisque vous l’aimez.12La magie que la protagoniste a créée et qui entoure les parfums est détruite quand la femme étrangère entre dans sa sphère esthétique ; après l’intervention de la femme, la protagoniste décrit qu’elle a perdu son sens de l’odorat et quand elle pense à ses parfums, le parfum qu’elle a reçu n’est pas considéré comme une partie des autres :

”Elle les relève tous, les prend et les reprend tous. Tous, sauf le sien. Elle ne peut pas, elle ne le regarde même pas, ne veut pas le voir, dans le flacon d’une autre, dans le bagage, dans le voyage d’une autre13” 

Si on analyse l’intention existentielle de la protagoniste, qui selon Merleau-Ponty est exprimée par la langue, on trouve qu’elle utilise la langue pour se distancier des autres, en créant un monde où elle peut habiter, toute seule, mais elle utilise la langue aussi comme manière de créer du sens dans un monde vidé de sens prédéterminé. Un exemple qui le montre est quand elle essaie de commander un café dehors comme “tout le monde.14 ” Elle n’arrive pas à se rejoindre avec le monde ordinaire ; elle n’arrive pas à y prendre plaisir et elle ne peut pas saisir le sens de ce concept. Au lieu, elle devient presque délirante après son essai inutile d’être normale. On peut le décrire comme une fuite vers le sublime avec la parole comme le point de départ :

”À terre, à quelques pas devant elle, une chose – animale, végétale, minérale, peau de crocodile, orange lyophilisée, cuir séché, fossile gravé de vers calcifiés, une chose qu’elle n’identifie pas -posée, qui l’attendait, qui se lie à son regard, la pénètre, trouve son inventaire, (…)essaye les mots, lui tend un adjectif, lui tend un autre et d’autres tous ensemble, en cyclone (…) elle tangue de receler tant de possibilités, de posséder tant de mots en souffrance.15

Hélas, comme un écho de la vision de Baudelaire concernant l’homme aspirant toujours vers “le haut” dans une fièvre intellectuelle,16 elle n’arrive pas à s’enfuir du monde profane. Le passage reflète le défi de l’individu moderne de cette aspiration : ”Tout cela, ce ravissement, a duré le temps de faire un pas, un seul pas, pour enjamber un morceau d’écorce d’une grande beauté, mais c’est trop fort.17

Analyse de la critique idéologique associée avec l’ennui représenté dans la modernité française

L’écho de Baudelaire, mentionné plus haut, peut servir comme seuil pour trouver le sens d’un message éventuel, c’est-à-dire, de la critique idéologique. Selon Nøjgaard, on peut s’approcher d’une compréhension du message d’un récit en analysant quel rôle y jouent les éléments”18. Alors, cette section a comme but de s’approcher d’un message éventuel en recherchant le rôle joué par la sphère esthétique créée par la protagoniste ; la sphère pénètre le récit entier et elle prend une forme qui est largement mélancolique et qui porte avec soi une articulation de l’épreuve de l’individu dans la société moderne. 

La forme qui prend l’expression mélancolique dans la sphère esthétique est associée avec des concepts nés de l’ennui de la modernité française. La mélancolie est un concept qui implique la notion d’absence, de négation, de la perdition et elle se manifeste partout dans le livre. Je vais faire mon analyse de la sphère esthétique mélancolique basée sur trois concepts liés avec la mélancolie de la modernité française ; l’hyperbole qui est le mouvement de l’âme aspirant à s’élever de Baudelaire, y compris aussi l’échec de la délivrance de ce mouvement, un concept qui s’appelle ubi sunt, qui par exemple se trouve dans la littérature de Georges Perec, et les conditions existentielles concernant l’épreuve de l’individu de trouver son chemin existentiel et de créer des relations gratifiantes dans une société moderne. Je commence avec un traitement de l’antinomie moderne concernant l’hyperbole et l’idée que l’homme veut se séparer des ennuis du monde profane pour se dissoudre dans l’infini, et l’impossibilité de la réalisation de ce souhait.

Je vais utiliser l’antinomie pour analyser l’expression de la mélancolie de la sphère esthétique comme il se manifeste dans la relation entre la protagoniste et la mer. Au début du récit, la protagoniste a la curiosité de voir la mer qui contraste avec la rigidité de l’hôtel imposant. On dirait que l’hôtel symbolise la civilisation puisqu’il est construit, carré et contenant des règles strictes. En contraste avec l’hôtel, la mer, pour la protagoniste, symbolise la dissolution de soi-même, la délivrance et l’infinité de la nature : ”[L]a mer étale et libre, bleue comme un vide(…) immense et serein.19

Comme les personnages dans Le vin des amants de Baudelaire, la protagoniste souhaite se dissoudre dans l’infinité de la nature et la beauté : ”Elle pourrait elle aussi s’évanouir dans la mer(…)elle voudrait s’absenter dans la mer déliée, libre et rêveuse.20” Hélas, l’existence profane s’impose avec ses devoirs et ses règles : ”La mer est violette. Elle regarde au loin, mais deux petites traces de doigts sur la vitre l’en empêchent, empêchent son regard de sortir.21Le désir de la protagoniste pour une transcendance par la mer est exactement d’une nature mélancolique puisqu’il contient une absence pénible, une douleur qui, selon Baudelaire, élève la valeur esthétique :

Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s’associer avec la Beauté, mais je dis que la joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne.22

C’est aussi cette forme de mélancolie qui se présente dans les images littéraires du livre qui parlent de l’absence ; une plume qui tombe du ciel et qui ne rentrera jamais et un plafond qui n’a jamais été touché. L’absence et la lamentation se manifeste aussi par la collection des parfums de la protagoniste.

L’acte de collectionner, que j’ai mentionné plus haut, est pour la protagoniste un essai de capturer la beauté de la fugacité. Il y a deux dimensions de mélancolie exprimées par cet acte. La première est celle de la disparition, la fragilité des entités de beauté qui est liée au parfum ; une chose qui est, par excellence, fugace puisque c’est liquide et vaporisante. Cette disparition porte avec soi la notion de “ubi sunt” qui est un concept latin qui veut dire “où est?” Le concept entaille d’après l’avis de Bowring : ”The recognition of the beauty of things about to disappear, of the intensification of beauty at the approach of death.23” C’est une lamentation de la décadence immanente des choses, une lamentation du fait que le progrès entaille la décadence et que tout va disparaître. Cette lamentation s’exprime aussi dans la littérature moderne française, par exemple le personnage de Serge Valène chez Perec qui déplore un inventaire de choses qui ne sont plus là : Où étaient-elles les boîtes de cacao Van Houten, les boîtes de Banania avec leur tirailleur hilare(…) où étaient-ils les garde-manger sous les fenêtres, les paquets de Saponite la bonne lessive avec sa fameuse Madame Sans-gêne?24” 

Deuxièmement, l’acte de collectionner est de sa nature un acte mélancolique puisque c’est une fuite de la finalité :

Anything involving collection invites the fear of finality, and the melancholic needs closure to be eternally delayed, as Jean Baudrillard puts it, “the collection is never really initiated in order to be completed…Whereas the acquisition of the final item would in effect denote the death of the subject.25

Il y a un autre aspect de la sphère esthétique qui peut être compris comme une critique de la modernité, c’est la distinction entre “flux” et “stases,”comme il se représente dans le récit. “L’autre” est décrit comme vivant dans la temporalité du “flux” où la modernité continue à tenir plus de place dans la société. Un exemple du “flux” est l’hôtel qui bien sûr est rigide, mais il contient aussi un flot de personnes qui va et vient sans créer des relations aux autres, sans reconnaître les autres. Le flux escaladé de la modernité est critiqué par sa vitesse : ”[I]l y a une publicité, une autre, une autre, et les embouteillages, et une série, son énième épisode précédé d’un résumé qui parvient à faire tenir en une seule phrase tous les événements, toutes les vies des épisodes précédents.”26

La critique de la modernité et ses conséquences assorties peuvent aussi être montrées par les relations entre les personnages qui sont largement ”réifiés,”qui veut dire transformer quelque chose d’abstrait, par exemple des relations humaines, en chose concret, un concept qui aussi continue à tenir plus de place dans la modernité.27 Les conséquences de la réification sont parmi d’autres, que les aspects éthiques sont absents ; on n’a pas d’obligations morales vers les choses. Un exemple de la réification des relations humaines dans le récit peut être trouvé dans le passage où une femme utilise la protagoniste comme un portemanteau. Dans le passage, la femme exprime l’attitude de plusieurs des clients qui ne traitent pas la protagoniste comme une personne, mais comme fonction. Pour souligner le point de la réification, le nom que la protagoniste se donne lui-même exemplifie littéralement la réification ; ”la jeune femme cintre.”28

Un autre aspect qui montre la difficulté pour la protagoniste dans une société moderne sont les règles rigides auxquelles elle se soumet et qui l’écartent de la dimension éthique. Il y a plusieurs passages où les clients ne la regardent pas : ”[I]l la rejoint bientôt, passe à sa hauteur sans la regarder”29 En plus, elle n’a pas le droit de lever son regard pour dévisager les clients.41 Le regard est selon le philosophe Levinas le début de l’existence et c’est ça qui libère l’individu de son être solipsiste :

The face of the Other when it enters/bursts into my sight beckons to me, opening the possibility of escape from ‘the isolation of exsisting’- and thereby calls me into being – which unlike mere “existence” is inconceivable without sharing.”30

La protagoniste suit les règles privées de sens, presque comme un robot, sans réflexion ; Bien qu’elle sache la chambre inoccupée, elle toque trois coups à la porte, attend puis entre.”31 Elle ne prend pas la responsabilité de son existence, elle ne réfléchit pas, elle ne manifeste pas sa liberté existentielle qui selon Kierkegaard signifie le processus de devenir humain. Mais est-elle humaine?

La conséquence existentielle de la sphère esthétique du livre

Dans cette section, je vais présenter les conséquences existentielles de la représentation de la sphère esthétique relatives à la protagoniste. Si on analyse sa manière de vivre selon les trois phases existentielles de Kierkegaard, on peut la percevoir comme esthète. D’après Kierkegaard, c’est la mission de l’homme de devenir soi-même, de réaliser son humanité. Si on n’arrive pas à le faire, le “soi” reste absent et on se perd dans le désespoir, puisqu’on ne sera rien d’autre qu’un produit des forces intérieures ou extérieures.32

Le trait que la protagoniste partage avec l’esthète est que l’esthète a reconnu l’absurdité de la vie et pour cette raison l’esthète vit seulement pour la beauté et les plaisirs, il vit dans l’instant. C’est qui est intéressant est que les moments poétiques sont exactement des moments, ils sont dans le mode des “stases,” ils sont des entités, et c’est dans ce mode de vie que la protagoniste se trouve constamment. Quand on vit de moment en moment, il n’y a pas de continuité ou de compréhension de sa vie dans sa totalité, donc on ne peut pas jalonne un chemin concernant sa vie, puisqu’on a besoin d’un compréhension de son passé pour pouvoir prendre des décisions raisonnées pour le futur. Par là, on peut remarquer que la protagoniste littéralement n’a pas de passé. Personne ne sait d’où elle venait.33 La façon de vivre relative à l’esthète se concentre sur du plaisir et implique une attitude ironique qui le distancie de la vie quotidienne et les personnes qui y existent. Un exemple de cette distance que prend la protagoniste se montre dans l’épisode avec l’homme exhibitionniste où elle se retient d’entrer en vigueur comme sujet, mais au lieu, elle reste un objet. Ainsi, elle se distancie du domaine de l’éthique et navigue vers le domaine de l’esthétique en se créant un monde gratifiant pour elle-même.

C’est la passion qui protège l’esthète de l’angoisse et l’absurdité de la vie, mais la passion n’arrive jamais à les oblitérer complétement. La même condition s’applique à la situation de la protagoniste : ”Si elle attend trop longtemps, quelque chose la gagne -le doute, la fatigue, la fatigue, la fatigue, l’absurdité.”34 Si l’esthète n’ose pas choisir la vie incluant l’angoisse et l’absurdité, il ne se développe pas. Au lieu, il est obligé de vivre une vie incomplète sans continuité, sans responsabilité et sans relations aux autres et ainsi, il ne réalise pas son humanité. La protagoniste est presque si extrême dans sa résignation éthique et dans son mode de vie esthétique qu’elle est presque moins qu’une humaine qui n’est pas réalisée ; elle est plutôt une idée. Elle manque même le point de départ existentiel que chaque personne a; le choix et la liberté35 : ”[E]lle envisageait même une possible fuite pour s’inventer la liberté d’y renoncer.”36

La conséquence de la sphère esthétique concernant le niveau de réalisme du livre

Dans cette section, je vais présenter ma thèse concernant l’idée que la protagoniste est un jeu avec la limite de la sphère esthétique et que le livre manie deux niveaux de réalité ; ça veut dire que la protagoniste ne représente pas une personne réaliste, mais qu’elle en même temps se trouve dans un univers réaliste ; les autres aspects ne sont pas décrits comme ayant des traits surnaturels ou extrêmes. Je vais présenter ma thèse en analysant la transparence de la protagoniste et la description d’elle comme une présence omniprésente, un ange né de l’imagination. Je vais conclure ma thèse en analysant la fin du récit où se trouve la culmination de la limite de la sphère esthétique.

Le lieu entre existence et disparition

La protagoniste se trouve dans une sphère entre existence et disparition : ”Elle est debout devant le miroir. Elle s’y voit en pièces de puzzle éparses. Sous les clignotements, elle apparaît et disparaît par morceaux et spectres persistants.37On rencontre son propre visage dans un reflet de miroir, et elle se voit comme être entre existence et disparition. Cela soulève la question concernant le statut de la réalité de l’existence de la protagoniste. Sa nature ambivalente exprime un jeu avec les limites de la sphère esthétique et la sphère réaliste et cela ouvre la possibilité d’un interprétation d’elle comme une idée. Elle est quand même décrite comme d’être née de la nuit même. D’après mon interprétation, cette image littéraire surréaliste peut représenter la circonstance qu’elle vient de la sphère de l’imagination. Je suppose qu’elle serve d’intermédiaire entre la réalité et le fantasme. Cela peut être soutenu du passage où il y a une intervention dans la sphère réaliste :

”L’escaliér derrière elle s’est pulvérisé, les voilages sont en oiseau. Tout tangue, mais tout tient (…) Elle reste un peu là, sur ce lieu de passage en ce moment de passage, mais comme elle était elle-même ce passage. Elle n’est qu’une membrane.38” 

Dans ce passage, elle est littéralement décrite comme étant une membrane entre les deux sphères, en plus, elle est décrite dans plusieurs passages du livre comme plus- ou sous-humaine, par exemple, comme transcendante: elle va dans les jardins des autres en même temps qu’elle est assise dans le train. En plus, elle est décrite comme étant omniprésente : Elle est passée par là, elle semble être partout.39Aussi, elle est décrite comme couvrant le monde entier quand elle flotte dans la mer : ”Voit ses mains à l’est et à l’ouest, ses pieds au sud.40” Ainsi, elle peut être comprise comme une membrane entre la sphère réaliste et la sphère surréaliste.

La limite du jeu ; la fin

La limite du jeu de la sphère esthétique trouve son extrémité durant les évènements de la fin du récit. La protagoniste se suicide puisqu’elle ne peut pas mener une vie qui se trouve entièrement dans la sphère esthétique, vidée du sens éthique. D’après mon interprétation, elle se noie pour réussir à se dissoudre dans la symbolique transcendante de la mer : ”[E]lle brasse vers le large, décidément plus loin encore,41” pour être réuni d’où elle vient ; le sublime, l’imagination, l’infini. Elle est réunie avec la mer qui est la mère de toutes choses, la mer d’où tout venait à l’aurore des temps. Elle est réunie avec la mer qui est la créatrice par excellence, et son opposé, la mort qui est la négation par excellence. Comme ça, même à la fin, elle porte avec soi le paradoxe de la modernité mélancolique française, la douleur exquise. La vibration de l’opposition.

Bibliographie;

Baudelaire, Charles; (1919) ”Journaux intimes” Les variétés litéraires, Paris

Baudelaire, Charles; (1972) ”Les fleurs du mal” Librairie Générale Française

Bauman, Zygmunt; (2008) ”The Art of Life” Polity, Cambridge

Bocqui, Sylvie; (2013) ”Une saison” Arléa, Paris

Bowring, Jacky; (2008) ”A Field Guide to Melancholy” Old Castle Books

Friedrich, Hugo; (1999) ”Structure de la poésie moderne” Librairire Génerale Française

Jenny, Laurent ;(2013) ”La vie esthétique” Verdier.

Lukács, Georg ; (1970) ”Histoire et conscience de classe” Éditions de Minuit

Nøjgaard, Morten; (2002) ”Det litterære værk” Odense universitetsforlag, Odense

Perec, Georges; (1978) ”La vie mode d’emploi” Hachette

Sartre, Jean-Paul; (1970) ”L’existentialisme est un humanisme” Nagel, Paris

Sløk, Johannes; (1983) ”Kierkegaards univers” Centrum, Viborg

Touchet, Phillipe; ”Le langage et la parole, un commentaire sur un texte de Merleau-Ponty

Source d’internet; http://www.philopsis.fr/IMG/pdf/langage-touchet.pdf 13-01-2015, 15.00 14

1Jenny 19

2Jenny 15

3Jenny 23

4Bocqui 56-58

5Jenny 35

6Bocqui 10

7Bocqui 14

8Touchet 1

9Bocqui 45

10Bocqui 43

11Bocqui 63

12Bocqui 60

13Bocqui 61

14Bocqui 76

15Bocqui 76

16Hugo 60

17Bocqui 77

18Nøjgaard 198

19Bocqui 11

20Bocqui 39

21Bocqui 18

22Baudelaire (Journaux intimes) 20

23Bowring 42

24Perec 91

25Bowring 61

26 Bocqui 62

27 Lukács 110

28Bocqui 25

29Bocqui 51

30Bauman 122

31Bocqui 20

32Sløk 27

33Bocqui 91

34Bocqui 63

35Sartre 5

36Bocqui 94

37Bocqui 17

38Bocqui 42-43

39Bocqui 20

40Bocqui 98

41Ibid.