Michèle Simonsen

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces

 

Ella Balaert, Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, Éditions des femmes – Antoinette Fouque, 2020. Préface de Georges-Olivier Châteaureynaud.

 

Ella Balaert, qui fut critique à la Quinzaine littéraire, a à son actif près de vingt romans, une pièce de théâtre et une quarantaine de nouvelles, genre qu’elle aime entre tous. Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, son dernier ouvrage, est un recueil de dix-sept nouvelles en forme de bestiaire, où chaque titre est le nom d’un animal, mais où il est aussi fortement question d’hommes (et de femmes). Des hommes et des femmes soumis à diverses oppressions individuelles ou sociales ou empêtrés dans leur difficulté d’être quasi ontologique.

Comme dans ses autres livres, l’auteure fait preuve de compassion et d’empathie envers ses personnages, et est hypersensible aux atteintes à la liberté – à toutes formes de liberté. Dans ces récits dits fantastiques transparaissent en subtil filigrane le drame des migrants, les gilets jaunes, le réchauffement climatique, Alzheimer, les charniers des guerres, le « l’homme est un loup pour l’homme » généralisé, et la férocité des rapports de force, notamment entre hommes et femmes. Du docteur qui tente toute sa vie de cloner sa femme sur une rose (L’Araignée), à Mathias le berger qui aux femmes préfère ses chèvres, plus dociles à ses désirs (Le Bouc), en passant par le paternalisme indifférent des maris réifiant leurs femmes en toute innocence (Le Faucon).

Mais il y a aussi des personnages effacés, modestes ou en défaut d’être, comme le mime invisible qui finit au musée Grévin sans que personne ne le repère parmi les figures de cire (Le Cygne) ; ou ce Jean Lestingois, qui se laisse envahir, lui, sa maison et ses objets chers, par un inconnu qui prétend être Jean Lestingois (Le Bernard-l’ermite). Car ce recueil de nouvelles est aussi une exploration du sentiment d’identité, de sa fragilité et de ses vertiges.

Une première lecture, gourmande, transporte d’un trait le lecteur à la chute de chaque nouvelle. Une seconde lecture, plus lente, permet de savourer avec quelle élégance cette chute est progressivement amenée.

Ella Balaert aime les mots d’un amour sensuel et fervent : ceux qui existent, ceux de tous les jours comme les plus rares, et ceux qu’elle invente ou que ses personnages inventent. La langue de Poissons rouges est précise, incisive, mais aussi très évocatrice. Les mots créent d’incessants ricochets phoniques et sémantiques. L’auteur s’est d’ailleurs expliquée sur ce jeu entre dénotation et connotations dans un très beau texte, Brume, publié dans la revue Apulée numéro 4 :

« Les mots sont notre seul pays. Le sens personnel qu’on leur donne, les associations qu’on est seul à faire entre eux, leur intime définition : cela dessine les frontières de ce territoire qu’on est seul à connaitre et dont on est seul à parler la langue – mais qu’on tente, en écrivant, de partager. »

Qui plus est, ces nouvelles passent haut-la-main le test de la lecture à haute voix : leur texte « tient bien en bouche ».

Plus généralement, c’est le langage, avec ses sortilèges, ses mystères et ses perversions, qui est un des thèmes principaux de ce recueil. Legrand a pour passion de recopier dans un calepin « les fleurs les plus précieuses de la langue française, les mots les plus rares ou les plus savoureux » ; ce qu’il fait, d’abord au hasard de ses lectures, puis systématiquement à l’aide du dictionnaire, persuadé que, la tâche finie, « il relirait le tout et referait le monde. » (La sixième amibe). Fortunato, qui ignore la peur parce qu’il n’adhère ni aux gens ni aux choses, recense les diverses peurs auxquelles il a échappé en leur inventant des noms, dans une manie taxinomique exacerbée (Le Bourdon.) Le prisonnier, forcé d’écrire par sa geôlière pour obtenir de la nourriture, finit par écrire incessamment sur absolument tout et devient obèse (L’Oie). Cette nouvelle-ci doit donner froid dans le dos à tout romancier !

En exergue à son livre, Ella Balaert a mis une citation d’Edgar Poe et les nombreux comptes-rendus de Poissons rouges ont caractérisé ce recueil de « nouvelles fantastiques ». Je ne suis pas sûre d’être d’accord. Tsvetan Todorov définissait la littérature fantastique comme l’expérience d’événements étranges par une conscience rationaliste incapable d’en rendre compte. Certes, c’est une définition un peu réductrice. Il n’en reste pas moins qu’un récit fantastique présuppose que le lecteur va trouver étonnant les faits relatés. Ce n’est pas du tout le cas dans Poissons rouges. Ni les personnages, ni la voix narratrice, ni le lecteur ne s’étonnent jamais. Le réel et le surréel se mélangent intimement dans un continu qui ne fait jamais problème. Si je devais assigner un genre à Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, ce serait celui de « réalisme magique », terme mis à l’honneur par Alejo Carpentier pour caractériser les œuvres de Jorge-Luis Borgès, mais qui s’applique aussi à de nombreux auteurs sud-américains, notamment Julio Cortazar.

Ella Balaert a reçue le prix Boccace 2021 de la nouvelle pour Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces.