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Par Benoit Petit,

Ce que l’on appelle en France la « rentrée littéraire » est la période la plus importante de l’année pour la publication de livres. Pas moins de 390 romans en langue française ont ainsi été publiés entre la mi-août et la fin octobre[1]. Le pendant de cet intense travail éditorial est le grand nombre de prix littéraires attribués pendant la même période, en particulier le prix Goncourt.

Si l’on a souvent en tête l’image d’une littérature française autobiographique, voire égocentrique, la rentrée 2017 vient plutôt contredire cette idée reçue. La fiction dépasse souvent le cadre personnel pour s’ouvrir aux questions de société. C’est notamment l’Histoire qui est mise à l’honneur cet automne, aussi bien par des écrivains reconnus que par des débutants.

 

 

Retour de l’Histoire

Le signe est clair : le prix Goncourt et le prix Renaudot ont été attribués l’un et l’autre à des textes abordant l’histoire du nazisme. Quant au prix Interallié, il récompense un roman biographique consacré à un résistant, La Nostalgie de l’honneur (Ærens nostalgi) de Jean-René Van der Plaetsen.

L’Ordre du jour (Dagens Orden) d’Éric Vuillard est bien inscrit dans un contexte historique, certes (les années précédant le début de la seconde guerre mondiale), mais ce n’est pas un essai. L’auteur lui-même écrit que « la littérature permet tout, dit-on ». C’est un regard jeté sur une sombre période, servi par une écriture maîtrisée, prudente, précise. Olivier Guez a, quant à lui, reçu le prix Renaudot pour La Disparition de Jozef Mengele (Jozef Mengeles forsvindingen). Ce roman très renseigné, fournissant dates, noms de personnes et de lieux, se concentre sur l’expatriation en Amérique du sud du médecin d’Auschwitz-Birkenau, Jozef Mengele qui a pu se procurer de faux papiers d’identité. Le malaise que beaucoup de lecteurs avaient connu avec le prix Goncourt 2006, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, dont le narrateur est un ancien SS, ne devrait pas resurgir avec ce livre, rédigé comme une enquête, avec objectivité.

Olivier Rogez met à profit son expérience de journaliste international pour écrire l’histoire du sergent Dida, quelque part dans l’ouest de l’Afrique, et dont le destin soulève largement la question du pouvoir tout en évoquant la guerre. L’Ivresse du sergent Dida (Sergenten Didas rusen) est son premier roman. Si l’Afrique est présente avec l’île de Madagascar dans le dernier roman de Jean-Christophe Rufin, l’histoire de Khatiba est celle dont a choisi de s’emparer Véronique Olmi. Khatiba est largement tiré de sources historiques : le roman raconte l’histoire de cette fille enlevée au Soudan dans la seconde moitié du XIXe siècle et réduite en esclavage.

L’Histoire contemporaine n’est pas en reste avec Belle merveille du poète haïtien James Noël, lequel évoque dans ce premier roman le séïsme qui ravagea son île le 12 janvier 2010. Autre exemple, le roman de Véronique Tadjo, En compagnie des hommes, laisse la parole à ceux qui font face à l’épidémie Ebola en 2014. Encore plus immédiate, l’histoire de ces enfants migrants pris au piège à Calais, dont Delphine Coulin tire son livre Une fille dans la jungle. La campagne présidentielle française est déjà devenu un matériau littéraire. Philippe Besson s’intéresse justement à Emmanuel Macron dans son dernier livre : Un personnage de roman (En romans person). C’est précisément les rebondissements de cette campagne et la popularité croissante du jeune politicien qui ont intéressé l’auteur. Le destin d’Emmanuel Macron était trop romanesque pour ne pas être écrite.

L’Histoire peut enfin être vécue par l’auteur. Dans L’Art de perdre, Alice Zeniter revient sur la guerre d’Algérie en cherchant, dans la mémoire familiale, à comprendre une part d’elle-même sur laquelle ses proches refusent de l’éclairer. Cette écriture de l’intime, si elle ne semble pas la plus visible de cette rentrée littéraire, est pourtant là, sous des formes diverses.

 

Le récit personnel

Grégoire Bouillet a livré la première partie d’une œuvre dont le second tome sera publié en janvier prochain. C’est une somme (880 p.) dans laquelle l’auteur nous raconte avec précision, souci de ne rien oublier, une part de lui-même dont il semble qu’il cherche à l’épuiser. Ce vaste projet a pris des années à l’auteur : une mention renvoie par ailleurs qui ouvre Le Dossier M – Livre 1 à un site internet destiné à compléter le récit, proposant d’autres textes, des vidéos, des photographies. Une œuvre qui se veut totale, hors dimensions.

Dans La Chambre des époux (Ægtefællernes soveværelset), Éric Reinhardt évoque le cancer de sa femme : un combat, un amour, une histoire très personnelle qu’il a déjà commencé d’évoquer dans ses précédents ouvrages.

Eva Ionesco publie son premier livre, Innoncence (Renhed). Elle y revient sur sa propre vie, son père absent et sa mère abusive, livrant une foule de souvenirs au lecteur. L’écriture littéraire a été dans ce cas précédée par l’écriture filmique.

 

Les écrivains reconnus

Des auteurs parmi les plus célèbres ont vu leurs nouveaux livres publiés au cours de cette rentrée. Certaines de leurs œuvres ont déjà été traduites en danois.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature en 2014, a offert en octobre un roman (Souvenirs dormants, Sovende erindringer) et une pièce de théâtre (Nos débuts dans la vie, Vores debuter i livet). Seks bøger er blevet oversat endnu. Autre prix Nobel de littérature (en 2008), J. M. G. Le Clézio est l’auteur d’un nouveau roman, Alma. L’académicien Jean-Christophe Rufin[2], nous livre avec Le Tour du monde du roi Zibeline un roman historique plein de péripéties dont la langue incarne l’esprit et l’époque des Lumières. L’écrivaine belge Amélie Nothomb revient avec Frappe-toi le cœur dont le thème principal est la jalousie.

La publicité dont font l’objet ces auteurs bien installés sur la scène littéraire ne doit cependant pas nous faire oublier la nouvelle génération et les voix particulières que la rentrée permet de découvrir.

 

Le cas des premiers romans

On en compte 81 parmi les romans français publiés. L’année passée, Gaël Faye avait connu un grand succès pour son premier roman Petit pays (oversat på dansk af Rigmor Eibe).

Le Goncourt du premier roman a été remis le 3 mai dernier a Maryam Madjidi, auteure de Marx et la poupée, où elle décrit sa vie en Iran puis en France. Le jury du prix du Premier roman a récompensé Jean-Baptiste Andrea pour Ma Reine. Héritier des romans d’apprentissage, ce livre raconte une période de la vie de Shell, un jeune garçon. La nature provençale, la rencontre avec Vivianne (la « reine » de Shell), la liberté en sont les principaux thèmes.

Fief s’attache à raconter le quotidien d’une bande de jeunes, en périphérie d’une ville, dans leur « fief ». Jonas, le narrateur, est l’un d’eux. C’est donc leur langue, leurs mots qu’on entend dans ce premier roman de David Lopez, bien accueilli par la critique.

 

Un autre regard

Mais la rentrée littéraire, c’est aussi tous ceux qui forment le groupe des oubliés. C’est ainsi que François Bon a consacré en septembre dernier une série de vidéos dans le cadre de son « anti-rentrée littéraire », offrant de la sorte une lecture d’extraits et son avis sur sept livres. Le pas vraiment conventionnel livre Opérations biohardcores du poète-performeur belge Antoine Boute propose par exemple un ton très particulier qui veut remuer la littérature. La science-fiction, rarement présente dans les sélections, suscite malgré tout des réactions. La jeune revue Carbonne a publié sur son site un article autour du transhumanisme qui aurait de beaux jours devant soi, comme le montre la publication de L’Invention des corps (Kroppenes opfindelsen) de Pierre Ducrozet et d’Un dissident (En dissident) de François-Régis de Guenyveau.

 

Les prix

Le tableau ci-dessous indique les lauréats des prix littéraires les plus importants décernés pendant la rentrée littéraire.

 

Prix Œuvre Auteur
Prix Goncourt L’Ordre du jour Eric Vuillard
Prix Renaudot La Disparition de Jozef Mengele Olivier Guez
Prix Décembre Le Dossier M – Livre I Grégoire Bouilliet
Prix Médicis Tiens ferme ta couronne Yannick Haenel
Prix Femina La Serpe Philippe Jaenada
Grand prix du roman de l’Académie Française Mécaniques du chaos Daniel Rondeau
Prix Interallié La Nostalgie de l’honneur Jean-René Van den Plaetsen

 

 

 

Une chose est certaine : le fond comme la forme sont relativement variés. Les années que nous connaissons ne manquent pas de fournir toujours plus de sujets : politique, environnement, société interpellent les groupes comme les individus. En matière d’écriture, il faudra observer, peut-être, si la forme fragmentaire continue de se développer.

 

[1] Sources : Livres Hebdo

[2] Det røde halsbånd, Forlaget Arvids