Benoît Petit

Notes de lecture à chaud

Michel Houellebecq, Anéantir, Flammarion, 2022.

 

Il y a quelque chose chez Houellebecq.
Je m’étais déjà dit ça en lisant quelques-uns de ses autres romans, mais là, j’ai autant apprécié Anéantir -et peut-être même davantage- que La Carte et le territoire (Houellebecq avait raflé le Goncourt avec en 2010).

Donc, il y a quelque chose chez Houellebecq. Plus de 700 pages pour Anéantir et, mine de rien, j’aurai lu ça en moins de trois jours. Dont acte. Pour ceux qui ne l’ont pas lu, pas de surprise : dans les grands traits, “c’est un Houellebecq”. Tout un portrait de la société française. De l’extérieur : ses aspects, son allure. De l’intérieur : ses angoisses, ses névroses. On pourrait tout simplement citer certains des sujets abordés pour rendre les choses plus claires. Sexualité (masculine, surtout, ça ne surprendra pas celles et ceux qui ont pratiqué leur Houellebecq) ; standardisation ; PMA ; solitude ; spiritualité ; vie de couple ; changement climatique ; terrorisme (belle part faite au cyberterrorisme) ; immigration ; élections présidentielles ; Paris/province ; EHPAD (maisons de retraite) ; ultragauche ; mouvements identitaires ; salafisme ; corruption ; prostitution ; maladie ; capitalisme ; fin de vie ; famille ; architecture ; Europe ; services secrets ; grandes écoles ; véganisme ; chômage. N’en jetez plus !

Quand on pense que le livre est sorti presque simultanément que Les Fossoyeurs de Victor Castanet (un livre d’enquête qui révèle les conditions de travail et de traitement atroces dans les Ehpad français), on se dit que, tout de même, Houellebecq sait vraiment prendre le pouls de la société. Un exemple parmi tant d’autres :

“Depuis quelques décennies, la France s’était transformée en une juxtaposition hasardeuse de conurbations et de déserts ruraux”.

Ce qui est raconté dans le livre ne se passe pas aujourd’hui mais quasiment demain, en 2027, peu avant les élections présidentielles auxquelles le personnage principal (Paul Raison, 49 ans, haut fonctionnaire, conseiller et confident du ministre des Finances et de l’Économie) sera mêlé. Et c’est plutôt ce milieu dans lequel on reste : hauts fonctionnaires du Ministère des Finances et de l’Économie, de la DGSI (la sécurité intérieure). Médecins. Ancien notaire. La femme de Paul Raison travaille au même endroit que lui, à Bercy, siège du Ministère. La fratrie dont Paul est l’aîné peut à la rigueur apporter quelques nuances puisque la petite sœur est femme au foyer, ardente catholique, et que le plus jeune frère est restaurateur de tapisserie médiévale. On est donc loin des classes populaires. Maryse, Béninoise qui travaille dans l’Ehpad du Beaujolais où réside le père de Paul, est la seule personne vraiment prolétaire qui ne fait pas que traverser le roman. Lequel est assez simplement construit : sur fond d’attentats mystérieux qui se produisent dans le monde entier et d’élections présidentielles qui s’approchent, on suit le quotidien de Paul et de sa famille. Une famille pas très soudée mais qui va le devenir après que le père des trois enfants Raison tombe dans le coma.

La particularité de ce Houellebecq-ci, à mon avis, c’est sa dimension métaphysique. Comme une sorte de longue méditation sur la mort. Car la mort (ou, plutôt, son ombre) est partout. Pascal est cité plusieurs fois, et Pascal n’est pas du genre à lancer sa boutade sur le sujet. Et même si la mort revient très souvent, c’est aussi de la vie dont il est question : qu’est-ce qu’une bonne vie ? La présence de deux vieillards hospitalisés à domicile (l’un étant le père de Paul, l’autre le père de sa femme Prudence) peut même faire penser, sans jeu de mot, à “la bonne mort”, c’est dire. Impossible de ne pas penser à la Création telle que la Bible la raconte, le roman étant composé de sept parties. Mais je ne vais pas dévoiler davantage de secrets, il suffira de se plonger dans un livre qui, je le souligne, évoque même Aarhus à plusieurs reprises (c’est anecdotique, mais bon). Allez, une dernière citation, pour la route :

“la tournure générale que les choses avaient prise, avec cette ambiance pseudo-ludique, mais en réalité d’une normativité quasi-faciste, qui avait peu à peu infecté les moindres recoins de la vie quotidienne.”

En somme, c’est une lecture très recommandable : Houellebecq m’agace toujours de temps à autre, et ça n’a pas coupé, mais sa capacité à passer d’un sujet à un autre tout en brossant le portrait d’une société avec une grande facilité (en apparence), il faut bien avouer que c’est désarmant. Le portrait vaut le coup, en tout cas. Alors oui, il y a, décidément, quelque chose chez Houellebecq.