Benoît Petit

 

Le destin brisé de Cléo

 

Dans son sixième roman, Lola Lafon décrit la trajectoire d’une jeune collégienne de 13 ans dont la vie va basculer après sa rencontre avec l’élégante Cathy.

Puzzle

Région parisienne, Fontenay, 1984. Cléo, “douze ans, cinq mois et une semaine[1]” est inscrite par ses parents à un cours de danse classique : un échec. La fille ne trouve pas ses repères au milieu de tous ces enfants de familles riches, bourgeoises, de bon ton.

C’est en regardant une émission de variété entrecoupée de danses que Cléo découvre ce qu’elle veut faire et s’inscrit dans un cours de danse modern jazz. Une passion est née qui ne quittera plus l’adolescente – et un rêve : “si elle devenait pro“. Stan, son prof, est exigeant mais voit en elle un talent qu’une autre personne a, semble-t-il, aussi découvert : Cathy, une femme dont le travail consiste à repérer de jeunes filles présentant des talents artistiques pour la fondation Galatée. Cléo tombe sous le charme de Cathy qui lui dit vouloir présenter son dossier et, ce faisant, attise sa curiosité, l’emmène en sorties à Paris (autant dire très loin pour la banlieusarde qu’est Cléo), la couvre de cadeaux et, non des moindres, s’intéresse à elle, ce dont Cléo ne fait l’expérience ni à la maison, ni au collège : il n’en faut pas plus pour attacher l’adolescente à cette femme qu’elle ne voudra jamais décevoir.

La rumeur va faire subitement de Cléo un centre d’intérêt au collège tandis que le dossier de Cléo suit son cours jusqu’au jour où elle rencontrera un membre du jury intéressé par sa candidature. S’ensuivront deux dîners éprouvants en compagnie de plusieurs autres candidates et de plusieurs hommes de la fondation Galatée. Cléo, qui ne sort pas indemne de son second et dernier dîner, n’arrive pas à en parler à qui que ce soit : un poids s’affaisse sur elle, Cléo, “treize ans, cinq mois et combien de jours”.

À partir de ce moment, toute la vie de Cléo sera marquée par ce qu’elle a subi et par ce qu’elle a contribué à faire subir puisqu’elle est suite aux dîners recrutée par Cathy pour lui présenter de potentielles candidates pour la fondation. Celles-ci recevront, si leur dossier est retenu, le même traitement que Cléo. La rumeur se répand et la jeune fille ne sera jamais plus la même : seule sa passion enragée pour la danse lui servira de balise.

La suite du livre, divisé en onze parties d’inégales longueurs, présente moins d’autres points de vue de Cléo que des épisodes complémentaires jalonnant sa vie : la structure même de Chavirer, avec ces histoires plus ou moins proches de celle de Cléo, peut faire penser à l’enquête, à la reconstitution, à un puzzle dont les pièces, peu à peu imbriquées, révèlent le motif.

Yonasz, l’ami du lycée et son père Serge ; Ossip, le kinésithérapeute dont la clientèle de danseuses et danseurs est pour lui comme une famille ; Alan, un régisseur qui croisera Cléo à Paris, et encore d’autres qu’on pourra découvrir en lisant le roman.

 

L’air du temps

De 1984 à 2019, le parcours de Cléo et les histoires parallèles (complémentaires, en fait) sont autant de fragments d’une histoire populaire de la France.

Apparaissent au détour d’une phrase des allusions à la période : François Mitterrand président, l’emblématique association antiraciste “Touche pas à mon pote”, le Bicentenaire de la Révolution française en 1989, l’affaire du cimetière juif de Carpentras en 1990, le syndicat étudiant UNEF, Jacques Chirac et son discours parisien sur “le bruit et l’odeur” des immigrés, etc. Mais l’univers de Cléo n’est pas vraiment politique, ce qu’elle avoue elle-même : “elle n’y connai[t] rien, à la politique” et même une liaison qu’elle aura avec une militante active ne réduira pas la distance entre elle et l’actualité en général.

Le roman pullule aussi de détails qui servent, dans l’arrière-plan, à donner un tableau détaillé d’une année, d’une époque, d’une ambiance. Cléo s’enthousiasme par exemple pour des chanteurs populaires tels que Jean-Jacques Goldman, Jeff Buckley ou Mylène Farmer. Les émissions de télévisions, les noms de parfums, de magazines recréent le quotidien de Cloé, adolescente puis adulte : le cadre est dressé avec soin, sans pour autant occuper toute la place.

 

Paroles libérées

Détachement, distanciation : si le narrateur se livre peu, l’écriture même de Chavirer n’accorde guère plus de place aux personnages eux-mêmes : à peine quelques paroles çà et là, guère de véritables dialogues tels qu’on a l’habitude d’en attendre avec guillemets, tirets, présentation typographique. Mais rien de si étonnant à cela quand on pense au non-dit, au grand secret qui pèse sur Cléo.

Malgré tout, le texte du roman laisse à plusieurs reprises la place à l’insertion de définitions de mots tels qu’ils apparaissent dans les dictionnaires, avec leurs acceptions : “Proposition”, “Chômage”. Ils marquent par leur détachement visuel et non-narratif au sein du texte même une pause, un approfondissement de ce qui, sur la page, est en train de se passer. Presque un retour à zéro : reprendre le récit et son sens ; creuser ; enquêter – et s’efforcer de comprendre.

Car l’histoire de Cléo s’inscrit dans le mouvement de libération de la parole des victimes de crimes sexuels. Dans le cas de la France, on pense au livre de Vanessa Springora dans laquelle l’auteure évoque les abus commis sur sa personne par l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle était très jeune. À sa sortie, le livre a provoqué une onde de choc dans les milieux littéraires et culturels français. Le Consentement[2] a d’ailleurs été traduit en danois par Mette Olsen. Si Chavirer est une fiction, la vie de Lola Lafon a pourtant servi de creuset, tant pour créer le personnage de Cloé que pour donner un aperçu du milieu de la danse.

 

Pour lire, écouter Lola Lafon (qui est également musicienne), en savoir plus, visitez son site internet : http://lolalafon.toile-libre.org/. Lola Lafon a connu un grand succès critique et populaire avec le roman La Petite Communiste qui ne souriait jamais (2014)[3].

Chavirer a reçu le Prix Landerneau des lecteurs 2020, le Prix Roman des étudiants France Culture-Télérama 2020. Le roman a également remporté Le Choix Goncourt de la Suisse 2020 qui est attribué depuis 2015 par un groupe d’étudiants helvétiques à l’un des romans sélectionnés pour le Prix Goncourt.

 

 

[1] Sauf indication contraire, toutes les citations sont extraites de Lafon, Lola, Chavirer, Actes Sud, 2020.

[2] Springora, Vanessa, Le Consentement, Grasset, 2020. På dansk: Samtykket, Grif, 2020.

[3] Lafon, Lola, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Actes Sud, 2014.