Benoît Petit

Interview avec Aurélie Lévy, co-auteure de Queenie, la marraine de Harlem

 

Læs interviewet på dansk her.

 

Benoît Petit de la SLC a rencontré Aurélie Lévy le 29 juin à la librairie Fantask avant une séance de dédicaces dans le cadre du festival Copenhagen Comics : une discussion qui, espérons-le, donnera à toutes et à tous l’envie de lire ce roman graphique.

 

SLC : Pourriez-vous nous décrire comment le projet a commencé ?

Aurélie Lévy : Elizabeth [Elizabeth Colomba, illustratrice et co-autrice du livre] a entendu l’histoire de Stéphanie St. Clair par sa mère, Martiniquaise comme l’héroïne du roman graphique. Stéphanie St. Clair était devenue une icône dans son île d’origine. Cette histoire l’a marquée puisqu’elle travaille dans ses peintures à redonner à des figures noires oubliées la place qui leur est due. Dans le cas de Stéphanie St. Clair, Elizabeth a néanmoins pensé à un format plus large, d’où l’idée du roman graphique.

 

SLC: Comment avez-vous entamé cette collaboration ?

A. L. : Elizabeth et moi nous sommes rencontrées à Hollywood dans les années 1990 et nous sommes proches depuis. C’est tout naturellement que nous avons commencé d’écrier un story-board ensemble. Mon éditeur français, Stephen Carrère, a d’emblée soutenu le projet.

 

SLC: Quels critères vous ont semblé essentiels pour l’écriture de Queenie?

A. L. : Dans la mesure où il s’agissait pour nous d’écrire un scénario de cinéma dès le début, nous avons respecté trois contraintes :
1) respecter les faits biographiques dans la mesure de nos connaissances.
2) respecter les faits historiques (à quoi pouvait ressembler une cabine de bateau à l’époque, par exemple)
3) faire en sorte que l’action soit trépidante !

 

SLC: Était-ce votre idée d’ajouter une introduction à la bande dessinée ?

A. L. : L’éditeur français nous a demandé ce travail dont je me suis chargée pour les lecteurs francophones. Mais les Américains connaissent mal cette période de leur histoire et le texte sera donc aussi présent dans la version anglaise.

 

SLC: À propos des faits historiques, que sait-on au juste sur Stéphanie St. Clair ?

A. L. : On possède très peu de sources écrites. Il existe une biographie écrite par Shirley Stewart qui comporte sans aucun doute des erreurs (notamment sur l’enfance de Stéphanie St. Clair), les annonces qu’elle faisait paraître dans le “Amsterdam News”. On peut enfin citer une biographie de son collaborateur, Bumpy Johnson et un roman de Raphaël Confiant, Madame St-Clair, reine de Harlem. Stéphanie St. Clair a finalement construit sa propre image. Il y a également des questions auxquelles nous n’avons pas répondu, telle celle de la maternité : a-t-elle eu un enfant en secret (par crainte des menaces qu’un tel événement pourrait engendrer) ? Ou bien a-t-elle justement évité d’avoir un enfant pour écarter ce risque. Et puis, il y a bien entendu une part de fiction dans la bande dessinée.

 

SLC: Vous avez un exemple ?

A. L. : Oui, le bras-droit de Stéphanie St. Clair, le juif Rosenfeld, est un pur personnage de fiction. Les personnages secondaires n’ont d’intérêt que par rapport au personnage principal. Rosenfeld est là pour donner une image paternelle, expliquer comment elle a connu les chiffres et la comptabilité. Enfin, les noirs étant à l’époque interdits d’investir de l’argent, ce rôle revient à Rosenfeld qui est aussi le témoin de la présence de juifs dans la mafia.

 

SLC: Malgré tout, le fonds historique, l’ambiance de Harlem sont visibles.

A. L. : Nous avons mené tout un travail de recherches pour les décors. Nous voulions respecter la chronologie, mais pas dans l’ordre chronologique, construire ce livre comme un polar et non comme un story-board de Biopic. Les illustrations ont demandé un an et demi de travail à Elizabeth pour retrouver les décors de l’histoire, en proposer une interprétation aussi proche que possible de la réalité d’alors telle qu’on peut notamment la voir sur les photographies d’époque.

Ce qu’on a appelé le “Harlem Renaissance” est une véritable libération, une effervescence culturelle qu’on retrouvera jusqu’au Krach boursier de 1929 non seulement à Harlem, mais aussi au Caire, en France, au Japon.

 

SLC: Un Harlem en pleine effervescence à cette époque.

A. L. : La population de Harlem était noire, mais de deux origines en particulier : d’une part une population venue des États du sud des États-Unis après la guerre de Sécession (1861-1865) et d’autre part une population caribéenne, dont Stéphanie St. Clair est l’illustration. Ce qu’on a appelé le “Harlem Renaissance” est une véritable libération, une effervescence culturelle qu’on retrouvera jusqu’au Krach boursier de 1929 non seulement à Harlem, mais aussi au Caire, en France, au Japon.

 

SLC: À propos du Japon, pourriez-vous nous parler de ce que votre expérience là-bas continue de vous apporter dans votre travail et votre vie ?

A. L. : J’ai été étudiante au Japon de 18 à 23 ans, étudiante en Histoire, mais mon mémoire de Master a porté sur le rôle sacrificiel des femmes dans le cinéma japonais. Ma dernière année d’études, passée en échange aux États-Unis, m’a menée à travailler dans le monde du cinéma, mais je dois dire que le Japon m’inspire davantage aujourd’hui. J’en apprécie l’esprit Zen (au sens de la secte Zen), le raffinement esthétique, la richesse de sa culture qui est collective quand la nôtre, en Occident, est individuelle. Pendant longtemps, j’ai pourtant ressenti mon expérience japonais comme une expérience “maudite”.

 

SLC: Concernant le travail graphique d’Elizabeth, quelles ont été ses sources d’inspiration ?

A. L. : Elle a évoqué entre autres Jacques Tardi, Frank Miller, certains Mangas (pour le travail sur les mouvements), André Juillard. Le format du story-board a également été pour nous l’occasion de nous inspirer du film The Big Short d’Adam Mckay, qui fait sortir des personnages d’un écran de cinéma. Dans notre cas [voir p. 71 de l’édition danoise] c’est une référence à James Baldwin qui permet un dialogue à travers plusieurs générations de militants de la cause des noirs américains.

 

SLC: Ce livre a-t-il des résonances particulières pour vous ?

A. L. : Oui, la question de l’exil, des noirs, la période de Harlem Renaissance, Harlem où Elizabeth habite. Quand j’étudiais au Japon, j’étais la première blanche de ma fac, un peu entre deux chaises, et ce sentiment m’a suivi aussi quand j’ai habité aux États-Unis.

 

SLC: Quelles ont été les réactions autour de vous lorsque vous avez parlé du projet ?

A. L. : J’ai ressenti beaucoup de bienveillance à cet égard, et tant mieux : on a le sentiment d’une lourde responsabilité en écrivant, en s’appropriant une telle histoire, une page si peu connue de l’Histoire des États-Unis.

 

SLC: Quels projets pour le livre et pour vous ?

A. L.:  Queenie va être adapté en série aux États-Unis. Il faut dire qu’Elizabeth et moi avons d’abord écrit le scénario du livre en anglais avant de le traduire en français et que nous ressentons toutes les deux une certaine liberté à écrire en anglais. Plusieurs thèmes dont traite le livre sont par ailleurs d’une brûlante actualité, ce qui a contribué à son succès.
De mon côté, je vais bientôt entamer une série d’entretiens avec des écrivains pour le site Actualitté.fr. Peut-être aurai-je l’occasion d’évoquer le Japon avec Amélie Nothomb dont le regard sur ce pays est très différent du mien.