Benoît Petit

Le poids du silence

Camille Kouchner, La familia grande, Seuil, 2021
På dansk: La familia grande, Grif, 2021 (overs. Tine Byrckel).  

 

Certains livres ont une résonance telle qu’ils semblent susciter d’autres publications à leur suite. Le Consentement, écrit par Vanessa Springora, qui fait état des agressions sexuelles qu’a commis l’écrivain Gabriel Matzneff sur l’auteure, avait fait la lumière sur une logique de réseaux[1] : au scandale, aux réputations bafouées, préférer le silence, qu’importe la douleur des victimes. Sans se référer au Consentement, La Familia grande, livre qui marque l’entrée en littérature de Camille Kouchner, suit pourtant une ambition semblable : briser le silence et dévoiler une affaire de pédophilie dont elle a été témoin au sein de sa famille et du milieu de gauche dont elle était l’épicentre.  

 

Conflits entre générations

Une famille qui se déchire : la lecture nous révèle presque une sorte de dialectique tant l’attachement et le conflit sont omniprésents dans la famille de l’auteure. Camille Kouchner brosse rapidement le portrait de ses grands-parents maternels depuis l’enfance de sa mère Evelyne et de sa fratrie, d’abord en Indochine (le grand-père étant fonctionnaire colonial) puis en Nouvelle-Calédonie. La grand-mère se séparera de son mari et repartira de zéro en France, à Nice, seule avec ses trois enfants. Les carrières des deux sœurs (la mère et Marie-France) sont rapidement lancées : pour la première, la recherche et l’engagement politique ; pour l’autre, le cinéma et le théâtre. On voit passer des noms qui parle des milieux de gauche, dans les années 1960 : Truffaut (qui repère Marie-France et lance sa carrière ; Castro rival de Bernard, le père, lorsqu’il rencontre Evelyne à l’occasion d’un voyage de militants communistes à Cuba), Ferré, etc. Dans ce milieu d’opposition (la gauche n’arrivera au pouvoir qu’en 1981 avec l’élection de François Mitterrand), la liberté de ton est de mise, en particulier avec la mère et Marie-France. Le point d’orgue de l’année pour les enfants et les adolescents de la famille, ce sont les vacances d’été dans les deux maisons de Sanary-sur-Mer, sur la Côte d’Azur. C’est là que se retrouve la famille et tous les amis : la fameuse “familia grande” dont le nom espagnol s’explique par l’engagement en faveur du Chili d’Allende, dirigeant socialiste assassiné par les hommes de Pinochet, bientôt dictateur du pays d’Amérique latine. Une fois presque disparu le père, pris par les responsabilités humanitaires et politiques, la figure du beau-père occupe la place centrale et le livre dénouera peu à peu l’envers du décor de ces grandes réunions très ritualisées au cours desquelles les enfants jouissent d’une grande liberté. Les invités, au fur et à mesure qu’Evelyne et le beau-père acquièrent une place de choix dans les milieux politiques, deviendront de plus en plus connus à tel point qu’on y comptera plusieurs ministres : “Dès 1990, la gauche révolutionnaire le cède à la gauche caviar”. La familia grande devient “une AOC” sur laquelle règne le beau-père [2].  

 

Non-dits

Et qui pourrait rompre une si belle harmonie, remettre en question cette “grande famille” et son presque gourou ? Car voilà le point central du livre : le rôle clé mais presque impossible à tenir revient à Camille. Confidente de son frère qui lui raconte les attouchements répétés que lui fait subir le beau-père, elle n’a pas le droit de dévoiler le secret. Après une hésitation qui aura duré très longtemps, quand elle se battra aux côtés de son frère, nombreuses seront les voix qui s’opposeront à son témoignage, au premier rang desquelles celle sa mère, entièrement dévoué à son mari, le beau-père qui n’a aucun nom, pas même fictif, en réalité le célèbre Olivier Duhamel. Logique familiale ? Les conflits entre parents et enfants, entre frères et sœurs ne manquent pas dans la famille Pisier. Et les morts semblent condamner les vivants. Le grand-père, Georges, détesté par sa femme, se suicidera. La réaction de la mère et de Marie-France en dit long : “Qu’est-ce qui se passe ? – Rien, notre père est mort.” [3] La grand-mère fera de même et son suicide plongera la mère dans l’alcoolisme, la dépression. La conséquence pour Camille est évidente :

“Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. L’existence de ses enfants lui interdisait de disparaître.” [4]

Cette “grande famille” dont elle dresse le portrait dans les quatre parties du livre est un mythe, presque une prison : c’est sans étonnement que Camille et ses deux frères quitteront dès que possible le foyer familial, parfois pour refaire leur vie ailleurs. En 1995, Camille a vingt ans et habite toujours dans la même ville que sa mère et son beau-père, à Paris, mais ses deux frères se sont installés à l’étranger : l’un aux États-Unis, l’autre en Espagne puis aux États-Unis d’où les échanges avec l’auteure continuent. Du temps a passé depuis l’inceste, mais l’état de santé de Camille devient alarmant : le secret la ronge littéralement et seul le témoignage, la décision de rendre publique le crime du beau-père pourra résoudre ce combat intérieur, même si la conséquence immédiate sera la haine de la mère pour Camille.  

 

Fantômes et ombres

Autour de l’affaire d’inceste dont il est question gravitent la famille et ses membres, chacun décrit avec plus ou moins de précision. Or, nombre d’entre eux sont des personnages à la notoriété publique. Le seul nom de l’auteur -Kouchner- est bien entendu celui du père, Bernard, dont sont bien connues en France et ailleurs les carrières humanitaire (il fondera “Médecins sans frontières” en 1971, “Médecins du monde” en 1980) et politique (il sera notamment nommé Ministre de la Santé et de l’Action humanitaire de 1992 à 1993 sous François Mitterrand et Ministre des Affaires Étrangères de 2007 à 2010 pendant la présidence de Nicolas Sarkozy). Personnage glissant comme une ombre çà et là dans La Familia grande, Bernard Kouchner impressionne, bien entendu : il sauve tant d’enfants, marque un tel dévouement à l’action humanitaire. Mais que dire de lui dans son rôle de père : un homme distant, rarement avec ses enfants et qui reste toujours médecin quoiqu’il arrive : ainsi lorsqu’il vient chercher ses enfants chez son ex-femme anéantie par la mort de sa propre mère, il se contente de donner un somnifère aux enfants qu’il semble à peine connaître et n’avoir guère envie de connaître davantage. Indirectement, la nomination à son premier poste dans un gouvernement en 1988 va bouleverser la vie de l’adolescente qu’est alors Camille. D’un côté, toute une foule d’agents (de courtisans parfois) qui souhaitent se faire remarquer du personnage important en prêtant attention à sa fille ; de l’autre, des personnes qui profitent du nouveau statut de Bernard Kouchner pour prendre Camille à partie sur l’action de son père, telle cette professeure de lycée qui fait passer sa rage sur elle [5]. Autre personnage incontournable de la famille, la tante, sœur de la mère. Marie-France Pisier, l’une des actrices françaises les plus populaires de la seconde moitié du XXe siècle, traverse aussi le livre en arrière-plan. La grande complicité avec la mère finira pourtant par se rompre à la faveur de choix incompris. Lorsque Marie-France décide d’incarner des personnages dans des pièces de Paul Claudel, de Sacha Guitry, c’en est trop pour la mère qui ordonne a sa fille de ne plus avoir Marie-France sur scène, ce dont Camille ne se privera pas [6]. Mais la vie de cette actrice au sourire lumineux se terminera, comme celle de ses parents, bien tragiquement : sa mort, en 2011, dans des circonstances obscures (suicide ou meurtre déguisé ?) occupera une partie de la presse à scandales et, surtout, conduira injustement la mère à accuser Camille de n’avoir pas parlé. La scène de l’enterrement révèle le fossé entre les différents camps jusqu’à ce que les témoignages sur le crime du beau-père paraissent au grand jour.  

 

Rendre compte

C’est un livre qui n’a pas l’air -a priori- d’être une œuvre littéraire plaçant l’écriture (du point de vue formel) au centre du propos. Le témoignage prend comme de juste toute la place et pourtant, si l’on y regarde de plus près, le texte s’avère être ciselé d’une façon constante, presque géométrique. En effet, La Familia grande est un livre tout en phrases courtes. La netteté du propos est portée par la simplicité -toute apparente- de cette brièveté. Alors qu’une telle monotonie -là encore, en apparence- dans l’écriture pourrait rebuter, force est de constater que Camille Kouchner maîtrise une manière toute à elle de conduire sa démarche simplement, mais avec assurance. Le récit accorde une grande place aux faits, aux détails, ce qui permet de lire, si on le souhaite, La Familia grande aussi bien comme un roman que comme une autobiographie ou une chronique familiale. Mais l’essentiel à retenir est peut-être que ce livre participe de plusieurs traditions d’écriture tout en se démarquant par la brièveté des phrases. C’est là sa force, la concision laissant les faits et leur dure réalité occuper le lecteur qui peut lire un texte très fluide. Pour souligner l’aspect polémique de son témoignage, l’auteure souligne simplement avant le début du livre avoir changé certains noms. Seules exceptions au réalisme du propos, les enfants décrits comme les membres d’un groupe de rock reformé lors des funérailles de la mère servant d’introduction au livre et la figure de “l’hydre” qui revient régulièrement s’insinuer, “se déplo[yer] [7]” dans la vie de Camille, symbole du secret qui l’a presque conduit à la mort mais dont elle s’est délivrée, en partie par l’écriture. En reste La Familia grande : une lecture frappante.        

[1] Springora, Vanessa, Le Consentement, Grasset, 2020. På dansk: Samtykket, Grif, 2020.
[2] La Familia grande, p. 111.
[3] Ibid., p. 83.
[4] Ibid., p. 99.
[5] Ibid., p. 101.
[6] Ibid. p. 120.
[7] Ibid., p. 124.